L’Amérique et la révolution locale
Pour manger mieux, produire mieux, vivre mieux, l’Amérique relocalise son alimentation et change son modèle agricole.

Le vendredi 14 janvier 2011 par Asteur-Amérique

L’Amérique a faim ! Dans ce grand pays de l’opulence, qui a fait de l’obésité un sport national, une bonne partie de la population, soit ne mange pas à sa faim, soit mange mal. L’industrialisation massive du secteur agroalimentaire, finalement, a crée plus de problèmes qu’elle n’en a résolu : une dépendance suicidaire au pétrole dans toutes ses composantes (carburants, engrais, fertilisants, pesticides, etc.) mais surtout, des produits de mauvaises qualités alimentaires.

Mais les États-unis se soignent - du moins, ils essayent. Le jardin potager de la Maison Blanche, recrée par Michelle Obama, n’était pas un simple coup-de-pub [1], mais l’élément le plus visible et symbolique d’une politique de longue haleine : changer le mode de vie alimentaire des Usaniens. [2].

Adieu donc, plats préparés, chips, sucreries et autres sodas des supermarchés. Une des façons de changer d’alimentation consiste à changer de façon de faire les courses. Le locavorisme est à la mode. Apparu en 2005, déclaré mot de l’année 2007, il pourrait bien être le mot de la décennie. L’Amérique relocalise, l’Amérique se démondialise, et comme les produits agricoles sont les plus simples à relocaliser : elle achète local et elle mange local. Elle redécouvre les fruits, les légumes, les volailles et les œufs produits pas loin, dans des petites fermes. Ces produits, les Américains les trouvent dans des endroits pratiquement inexistants il y a 20 ans, mais dont le nombre ne cesse de croitre : les marchés fermiers. Ils sont la partie émergée de l’iceberg : en réalité toute une nouvelle économie agricole se met en place, en une lente lame de fond qui accélère et transforme l’Amérique et sa relation à la terre et à la table.

Des chefs toqués de nature...

La sauce commence à prendre, en effet, chez les premiers concernés : les professionnels des métiers de bouche. Traditionnellement plutôt dans l’ombre, les cuisiniers de la Maison blanche, déjà mobilisés pour le jardin de Michelle Obama, deviennent presque des membres à part entière du gouvernement ou, du moins, de l’équipe de communication [3]. De façon générale, les restaurateurs et la restauration, dans l’ensemble de ses filières, se tournent vers les produits locaux.

Les grands restaurants, les restaurants gastronomiques et même la plupart des restaurants populaires l’ont toujours fait en partie : ils ont besoins de produits de qualité et de première fraîcheur. Cependant, l’attention qu’ils y portent et la communication qu’ils en font va probablement croître. Une étude de l’Association national des restaurants, de 2009, a montré que 90% d’entre eux estiment que la tendance va se renforcer [4].

Il y a aussi les vrais militants. Une association comme Chef Collaborative, regroupe plus de 1000 chefs engagés dans des actions de promotions de la nourriture locale et des fermiers et plus largement dans des actions environnementales. Leur devise est local, durable, délicieux.

De façon plus surprenante, même les chaines de restaurations rapides s’y mettent ; pour certaines, la nourriture locale est même leur argument principal de vente. Sur les sitoiles de la première d’entre elle, McDonald, il est très difficile de trouver d’où viennent les produits, - McDonald communique sur tout : l’efficacité énergétique de ses restaurants, les feuilles de papier économisées, les lumières éteintes, etc. ; chez Chipotle, en revanche, les Mexicains du Colorado ont fait de la nourriture et de l’approvisionnement local, leur cheval de bataille.

... des burritos locavorisés...

Chipotle, mexicans grills est une chaine récente et, en osant un peu, elle est à la restauration rapide, ce que Mac et Steve Jobs sont à l’ordinateur : l’histoire d’un jeune cuistot qui a su, avec un sens affiné des affaires, sentir, anticiper, voire incarner, les inquiétudes alimentaires d’une part des Américains et se positionner en fonction, à rebours de ses concurrents.

En 1993, Steve Ells [5], ouvre son premier restaurant à Denver, dans le Colorado, en lieu et place d’un marchand de glace. Lui vend des burritos. Aujourd’hui, Chipotle, ce sont plus de 1000 restaurants à travers tous les États-unis qui se classent dans la catégorie montante de la restauration rapide quotidienne. On y vient comme au restaurant, avec la même envie de service, mais l’on y mange beaucoup plus vite.

Le plus intéressant n’est cependant pas là mais dans les prises de positions de la chaine sur la qualité des aliments qu’elle sert. Depuis l’an 2000, elle ne raconte plus que cette histoire là : entre 1999 et 2002, Steve Ells se consacre d’abord à la qualité de ses viandes et des produits laitiers ; cochons, bœufs, vaches, poules doivent être élevés de façon naturelle, c’est à dire, en pleine nature, et non dans des fermes industrielles, enfermés dans des enclos de bétons et d’acier ; ils doivent être nourris avec des aliments qui leur correspondent - autrement dit, chose folle et inattendue, de l’herbe pour... les bœufs ! - , sans hormones, sans additifs comme l’arsenic, sans antibiotiques, etc. ; à partir de 2005, vient le tour des graisses, des produits laitiers et des fruits, la chaine passe au bio et...entre en bourse. Les conséquences de cette politique sur le chiffre d’affaire sont directes : l’augmentation du prix due à une viande de meilleure qualité aurait augmenté les ventes. En clair, de plus en plus d’Usaniens suivent le mouvement et sont disposés à payer plus cher pour manger mieux [6].

Une niche encore, mais qui a de l’avenir. La communication de Chipotle est donc championne toute catégorie du localisme et du locavorisme pour la restauration rapide. Elle a défini des critères d’approvisionnement : 50% de ses fruits et légumes, au moins, sont produit localement. La notion de localité variant selon le principe du on-fait-ce-qu’on-peut-avec-ce-qu’on-a, les approvisionnements suivent des cercles concentriques de 100 à 300 milles autour du point de vente, en fonction des produits. Elle a surtout définit de grandes régions climatiques regroupant à chaque fois 4, 5 ou 6 états avec des variations différentes dans leur approvisionnement local : avoir des romaines, toute l’année, dans le vieux sud est assez simple, dans le Dakota du Nord, l’hiver, c’est un petit peu plus compliqué.

1000 restaurants, c’est peu à l’échelle du continent, mais déjà assez pour orienter une part de la production agricole américaine sur la voie renouvelée des productions locales. Cet esprit nouveau à un impact sur les producteurs, sur leur façon de produire comme sur eux-même. Dans la logique de sa recherche de qualité optimale des produits, la chaine se déclare socialement responsable, attentive aux hommes. Les fermes familiales et les petites fermes sont préférées aux grosses structures industrielles car elles n’ont, comme capital, que la terre qu’elles cultivent. Elle la préservent et pratiquent la rotation des cultures, souvent biologiques, et non la production intensive d’une seule espèce pendant des années. Une pratique qui ruine les sols, nécessite l’emploi massif de fertilisants (nitrates, phosphotes) et empoisonne les cours d’eau.

Chipotle est peut-être une exception et elle n’est pas parfaite. Ses produits ne sont pas tous locaux. Elle ne s’en cache pas, d’ailleurs, car, de toute façon, elle ne peut pas se fournir intégralement, en viande notamment, sur ces marchés là. L’agriculture usanienne n’est pas encore réadaptée à fournir localement de grandes quantités de produits, biologiques de surcroit.

Comme une dose de scepticisme ne fait jamais de mal, il y a sûrement un décalage entre la réalité du terrain et la communication. Néanmoins, cette dernière joue son rôle pédagogique et participe fortement à la prise de conscience générale et à la modification des comportements de tous, du fermier au consommateur. Steve Ells, lui, s’engage personnellement : il est intervenu au Congrès, en 2009, pour éliminer les antibiotiques dans les élevages traditionnels. 15 à 20% de ces viandes en sont encore issues, une démarche du Congrès pourrait lui simplifier la tâche.

...et des fermes sur le chemin des écoliers

L’école reste, cependant, le meilleur endroit pour faire de la pédagogie et là aussi les choses évoluent très vite. Depuis 10 ans : les cantines reprennent le chemin de la ferme.

En 1996, pourtant, les États-unis ne comptaient que 2 programmes « Fermes pour l’école » (Farms to school program), soit une petite dizaine d’écoles tout au plus. Rien. Cinq ans plus tard, la situation n’a guère bougée. Il n’y a que 6 programmes actifs dans tout le pays. Depuis, la croissance frôle les trois chiffres. On compte 400 programmes en 2004, plus de 1 000 deux ans plus tard et plus de 2 000 en 2009. Près de 9 000 écoles, réparties dans à peu près tous les états y participent [7].

De façon assez peu originale, l’explication de ce phénomène prend sa source en... Californie. En Floride aussi où le troisième projet pilote voit le jour. L’idée de réapprovisionner les écoles auprès des fermes est menée depuis 1997 par l’Institut des politiques urbaines et environnementales (Urban and Environmental Policy Institute - UEPI), un institut du Collège Occidental. En 2000, le Département de l’agriculture soutient officiellement l’idée et institue le Programme national des fermes pour l’école. Pendant les années qui suivent, des ateliers de travail et des conférences ont lieu un peu partout mais il faut attendre 2004 pour que ce programme reçoivent ses premières subventions. L’année suivante, la fondation Kellogg finance le programme à son tour, ce qui va permettre d’accélérer les choses : des agences régionales - regroupant plusieurs états - sont mises en place et le Réseau national des fermes pour l’école est créé. Les programmes depuis se multiplient.

Le sujet est pleinement d’actualité puisque Barack Obama vient de signer, le 13 décembre 2010, la loi contre la faim et pour la santé des enfants (The Healthy, Hunger-Free Kids Act (S. 3307)), votée par le Congrès le 2 décembre, qui est en réalité plutôt la loi de sa compagne, Michelle, car elle est une des pièces maîtresses de Let’s move (On se bouge), sa campagne pour une meilleure santé des jeunes.

En soit, cette loi n’est pas une nouveauté. Elle est signée tous les cinq ans, depuis Henry Truman, pour autoriser les programmes alimentaires en direction des écoles et des enfants. Ce qui change, ce sont les sommes investies et les orientations.

Côté orientation, la loi relève les normes nutritionnelles pour les cantines des écoles ainsi que pour tout les services de repas à la carte, les distributeurs ou les magasins scolaires. L’état fédéral va désormais rembourser six cents, sur chaque repas, pour permettre aux cantines d’avoir des aliments de meilleures qualités. Elle fixe aussi des objectifs pédagogiques : les écoles sont encouragées à créer et à entretenir un jardin potager pour que les élèves apprennent à faire pousser des légumes.

Pour réellement nourrir les élèves, cependant, le gouvernement fédéral va injecter 4,5 milliards de dollars sur 10 ans, la majeure partie financera les aides à l’enfance mal nourrie et pauvre, mais 40 millions de dollars iront au programme Fermes pour l’école. Comme l’explique Debra Eschmeyer, directrice de la communication et des relations extérieures pour le Réseau national des fermes pour l’école, « Les écoles auront désormais les fonds nécessaires pour se fournir directement auprès des fermiers locaux et préparer des repas sains en utilisant les produits disponibles selon la saison ». Une manne financière pour les fermiers locaux et une clientèle de premier choix, stable et régulière, qui devrait permettre de pérenniser les exploitations.

À Chicago, par exemple, quand les parents et le personnel des écoles décident de revenir à une nourriture plus saine et plus locale, les gains pour les fermiers sont directs : plus de 2 millions de dollars ont été dépensé en achat de produits locaux ; mais ces programmes peuvent avoir des conséquences plus profondes encore.

Sur le terrain, les parents, les enfants, les professeurs et les fermiers sont associés et invités à repenser ensemble leur mode alimentaire. Par exemple, au sein de la première nation Tohono O’odham, dans une réserve du désert de la Sonora située en Arizona, une majorité d’étudiants de l’école unifiée du district d’Oasis-Baboquivari ont fait le choix de revenir au ragoût traditionnel à base de haricot tépari à la place de la pizza pepperoni. Une des premières raisons n’est pas culturelle : il s’agît tout simplement de lutter contre le diabète de type 2 qui touche une grande majorité des jeunes et fait des ravages sur leur santé.

Culturellement, cependant, pour ce « peuple du désert », qui est la signification de leur nom, il s’agît de retrouver et de réinventer un système alimentaire traditionnel, fondé sur les ressources agricoles, fauniques et fruitières, comme les fruits de certains cactus, disponibles dans le désert. Un système détruit dans la seconde partie du 20e siècle au profit du coton. En 1930, les Tohono O’odham produisaient 1,4 millions de pounds (env. 63 tonnes) de haricot tépari, qu’ils nomment Bawi, et vivaient en auto-suffisance ; aujourd’hui, après avoir perdu l’essentiel de leurs terres agricoles, ils en produisent probablement moins de 200 pounds (env. 90 kilos). Le retour de ce met dans les écoles a et aura lentement des conséquences sur tout le système alimentaire, la société, l’économie et, plus loin, sur l’environnement. Le coton est très prédateur des ressources en eau, ce qui n’est pas le cas pour le haricot tépari, une plante originaire du désert.

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La petite communauté de Woodbine, à 60 km de Denver dans le Colorado s’inspire des savoir-vivre amérindiens pour vivre et cultiver en réduisant au maximum son emprunte environnementale.

Woodbine, un lieu pour mettre l’écologie sociale en pratique produit par Alter-Echos et diffusé sur Vimeo.

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L’exemple, comme le milieu, est, peut-être, un peu extrême. Néanmoins, il est significatif de ce qui se passe aux États-unis : l’Amérique réinvente ses cultures locales en fonction des milieux naturels dans lesquels elles évoluent. Elle se démondialise de l’intérieur, dès l’enfance, dès l’école [8].

L’hôpital manie la carotte

Les initiateurs des programmes Fermes pour l’école, le Centre pour l’alimentation et la justice (Centre for Food anf Justice - FCJ) de l’UEPI, voulaient aller plus loin et cherchaient d’autres voies pour faire passer le message de la relocalisation alimentaire : les hôpitaux et les cliniques ont également un besoin de nourriture saine et fraîche pour les milliers de repas qu’ils servent par jour [9] ; de la viande sans antibiotiques - il vaut mieux que se soit les médecins qui les donnent - ou du lait sans hormone de croissance. D’autant que le potentiel financier pour les fermes est énorme : les hôpitaux et les cliniques dépensent 3,3 milliards de dollars [10] dans leurs approvisionnements alimentaires, une somme qui n’est dépassée que par les institutions scolaires dans leur ensemble.

Les hôpitaux ont, en outre, une position très incohérente selon le FCJ. Tandis qu’ils sont constamment confrontés aux conséquences directes et indirectes des habitudes alimentaires usaniennes (diabètes, surpoids, obésité), alors qu’ils prônent l’adoption de pratiques nutritionnelles plus saines, dans les cafétérias ou dans les restaurants situés dans leurs locaux, les patients et les visiteurs n’ont d’autres choix que de manger... des hamburgers et des donuts !

Le mouvement des Fermes pour l’hôpital n’a cependant pas pris une ampleur aussi importante que son homologue pour les écoles. Les chaines logistiques locales ne sont pas encore assez abouties. Elles ne permettent pas d’assurer aux centres hospitaliers les volumes qu’ils demandent [11]. Ceci dit, les hôpitaux ou les centres médicaux peuvent agir à la marge. Depuis 7 ans, ceux qui appartiennent au grand groupe de soin Kaiser Permanente en fournissent la démonstration.

L’idée vient d’un médecin, le docteur Preston Maring - surnommé depuis le « Docteur Brocoli » -, membre d’un centre médical du groupe, à Oakland, en Californie. Au début des années 2000, il s’étonne de la même façon que le FCJ : tous les magasins ouverts dans l’enceinte de l’hôpital vendent des objets (bijoux, etc.) qui n’ont rien à voir avec le domaine de l’hôpital, la santé. Rien n’ont plus qui ne concerne la prévention.

Cuisinier à ses heures perdues, il se tourne alors vers l’Association des marchés fermiers de la côte pacifique pour voir ce qui peut être fait pour amener des produits frais et locaux au seins des hôpitaux. Depuis, il a contribué à l’installation de plus de 15 marchés fermiers [12] au plus près des malades et des visiteurs, mais également des employés et des habitants du voisinage qui peuvent y accéder. Dans l’ensemble du groupe, il y a maintenant une petites trentaines de marchés fermiers répartis dans la grosse poignée d’état où il est présent, mais principalement en Californie et dans le Colorado.

Comme les écoles ou bien Chipotle, Kaiser Permanente a une capacité pédagogique non négligeable, renforcée de l’autorité de la médecine, et une certaine « audience » pour faire passer son message : plus de 160 000 employés, 14 000 médecins, des milliers de malades et près de 9 millions d’adhérents à leur assurance santé. Visiblement, les habitudes changent. Les enquêtes tendent à montrer que les clients, principalement les employés, de ces marchés fermiers un peu particuliers consomment plus et diversifient leur consommation de fruits et légumes ; les choses sont tout simplement plus facile, ils les trouvent en sortant du travail ou, pour les voisins, au plus près de leur domicile.

Une Amérique de marchés fermiers

Ainsi, si faire le marché n’est pas, ou plus, a priori une habitude américaine, comme cela peut être le cas à Paris, à Dakar ou Hanoï, cela va le redevenir certainement.

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Boulder dans le Colorado est une des villes les plus écologiques des États-unis. Elle est « en transition », autrement dit la ville s’organise pour être auto-suffisante - ou très peu dépendante - dans les domaines majeurs de l’énergie et de l’alimentation.

Villes américaines en transition : d’immenses défis produit parAlter-Echos et diffusé sur Vimeo.

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Les marchés fermiers deviennent de plus en plus présents. Ils sont trois fois plus nombreux qu’il y a 15 ans et le taux de croissance annuelle des créations avoisine les 15% depuis 10 ans. Entre 2009 et 2010, en une année, un peu moins de 1000 marchés fermiers ont été ouverts. Même les Texans d’Houston, capitale du pétrole, s’y mettent [13]

Tous les ans, depuis 11 ans, au mois d’août, se tient la Semaine nationale des marchés fermiers. Cette année, 6100 étaient célébrés, dont 880 ont la particularité d’exister toute l’année, même pendant la saison froide qui coure de novembre à mars. De façon très américaine, il existe, depuis 2009, un « contest », une compétition : le marché fermier favori de l’Amérique (America’s Favorite Farmers Market). Elle est organisé par l’American Farmland Trust (AFT), l’Association des terres fermières américaines, et à réunis 30 000 votants en 2009.

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Le journal en ligne Histoires ordinaires propose un article et deux vidéos sur l’expérience nord-américaine d’un jeune français tombé en amour d’une américaine. Son histoire se passe dans le Vermont au sein d’une petite communauté qui tente, elle aussi, de relocaliser son alimentation par divers moyens

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Comme une préfiguration du monde de demain, la technologie vient au secours d’une pratique ancestrale. Le Département de l’agriculture a dévoilé récemment sa base de données des marchés fermiers qui les géolocalise tous. L"USDA lance donc un appel aux programmeurs informatiques pour les inciter à mettre au point des applications sur Google earth, Bing, ou autres systèmes afin que tous les consommateurs en trouver rapidement un à côté de là où ils se trouvent.

Avec cette dernière initiative géomatique, le Département de l’agriculture accompagne le mouvement et organise la communication à échelle nationale, mais il le faisait déjà avant, financièrement, avec une catégorie particulière de la population américaine : les pauvres.

La faim justifie les moyens

Les pauvres sont le 51e état des États-unis et leurs habitudes alimentaires sont les plus nocives à la santé. Les pauvres, ce sont des femmes et leurs enfants, mères célibataires, qui économisent sur leur alimentation personnelle pour acheter des chaussures ou des pizzas à leurs enfants. Elles cumulent plusieurs emplois pour vivre, souvent sous-payés, dans une même très longue journée et une même très longue semaine. Or, personne ne prépare de bons petits plats avec ce rythme de vie. Les pauvres, ce sont des vieux, sans retraite suffisante, et qui doivent choisir entre manger, payer leur loyer, acheter des médicaments, etc.

Selon les chiffres du Département de l’agriculture, 17% de la population, soit 50 millions de personnes environ, sont en insécurité alimentaire aux États-unis. Avec la crise et l’augmentation massive du chômage, leur nombre a explosé depuis 2006. Aux États-unis, en 2010, 42 millions de personnes vivent de coupons d’aide alimentaire distribués par l’administration fédérale et celles des états.

Les marchés fermiers jouent un rôle direct dans cette aide à travers le Programme de nutrition des marchés fermiers (Farmers Market Nutrition Program - FMNP) et ses deux sous-composantes orientées respectivement vers les personnes agées (Senior FMNP), d’une part, et vers les femmes enceintes, les nourrissons et les enfants de moins de cinq ans (Women, Infants and Children FMNP), d’autre part.

Cette politique vise deux objectifs. En faisant en sorte que les coupons d’aides alimentaires ne soient valables que pour acheter des fruits et légumes sur les marchés fermiers, ils sont une ressource assurée pour les fermiers tout en modifiant les habitudes alimentaires des usaniens pauvres [14]

En Alaska, les règles définis sont les suivantes [15] et on peut remarquer qu’elles sont strictes :

Le programme commence le 1er juin 2010 et s’achève le 31 octobre 2010. Les coupons senior pour les marchés fermiers sont utilisés pour des produits cultivés localement, frais et non transformés. Ils ne peuvent être aucunement utilisés pour acheter des plats préparés, du miel, du sirop d’érable ou de bouleau, du cidre, des noix ou des graines, des œufs, de la viande, du fromage, ou du poisson. [16]

En 2009 et en Californie, 800 000 dollars de coupons ont été ainsi distribué, via le Senior FMNP, pour être utilisé strictement sur les marchés fermiers certifiés de l’état. Plus au nord, dans l’État de Washington, 780 fermiers [17], répartis dans une centaine de marchés, ont reçu 796,000 dollars en 2009, contre 739,506 en 2008, via les 56 000 bénéficiaires du WIC FMNP.

Les pauvres et les subventions qu’ils versent, de fait, aux fermiers, n’expliquent pas à eux seuls la croissance rapide du nombre de marchés fermiers. La prise de conscience, dont ils sont une des manifestations les plus visibles, est réelle dans tous le pays. À tel point, que cela ne laisse plus indifférent ceux qui, pourtant, fournissent depuis des années tous les produits alimentaires les plus nocifs : la grande distribution.

L’industrie contre attaque

Wal-mart, la plus grande chaîne de magasin au monde, a, en effet, annoncé, pour suivre les goûts de ses consommateurs, qu’elle allait accorder une place de plus en plus importante aux circuits courts et aux productions locales [18] . La chaine veut faire doubler le pourcentage de produit locaux, - c’est à dire produits dans l’état concerné - vendu dans ses magasins usaniens et le faire passer à 9%. A priori, elle a largement les moyens, à elle seule, de revitaliser les fermes locales grâce aux débouchés qu’elle offre. Cependant, si cela ne plaît guère aux industriels, cette annonce ne rassure pas non plus les partisans des fermiers.

Les grandes chaînes, comme Wal-mart [19] sont connues pour ne tenir aucun compte de l’environnement, des conditions de travail [20] ou de production (sans engrais ni pesticides par exemple) et pour exiger sans cesse des prix plus bas à des producteurs dont elles finissent par devenir l’unique client. Elles ont fait leur fortune avec ces techniques, qui leur permettent de garantir des prix très bas, et il est difficile d’imaginer qu’elles y renoncent. Leur comportement général est à l’opposé de celui que revendique les partisans des véritables marchés fermiers. Il n’est pas pérennisable et fondé sur une exploitation acharnée de la terre et des hommes [21].

Les grandes chaines s’opposent, également, à l’idée de relocalisation financière qui accompagne les marchés fermiers, comme il est possible de l’entendre sur la vidéo promotionnelle des marchés fermiers de l’Alabama. Ils faut rémunérer les actionnaires, les employés des sièges, les agences de communication, les avocats, etc. ; autrement dit, l’argent ne reste pas dans les communautés locales et n’aide pas à leur développement. Le soudain engouement des grandes chaines de distribution pour le localisme et le locavorisme est donc à prendre avec circonspection. Il s’agît tout simplement de se positionner sur un marché où les consommateurs sont prêt à payer plus cher des produits respectant des critères de localisation et, souvent, de production.

D’une certaine manière, pourtant, cette engouement participe au mouvement pédagogique. Savoir d’où vient le produit et prendre garde à certaines caractéristiques devient progressivement un réflexe chez les consommateurs.

On ferme

De la Maison blanche au restaurant du coin, rapidement dans les écoles, plus lentement dans les hôpitaux, chez les pauvres comme chez les plus fortunés, dans la grande, moyenne et petite distribution, les habitudes alimentaires américaines transhument, à des rythmes différents, mais de façon convergentes vers des modes d’approvisionnement relocalisés, repensés, retrouvés. Avec la fin du pétrole, l’Amérique renoue avec ses terres. Ses fermes de petites tailles reviennent au cœur de son projet de civilisation comme au temps de La petite maison dans la prairie. Image d’Épinal, certes, mais profondément encrée dans la conscience collective : le petit fermier est le pionnier par excellence. Hier il défrichait la terre, aujourd’hui, il repousse la nouvelle frontière américaine, celle de la faim et de la malnutritio.

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Source de l’illustration : Quarry Lane Farms. Ancien journaliste, Joel Salatin est un fermier aux méthodes d’élevage insolites par rapport aux méthodes de l’agriculture industrielle. Cette photographie est extraite du film Food, Inc.

::::::::: A lire aussi :::::::::
Auteur :

Renart Saint Vorles est un coureur des bois numériques nord-américains.

Notes :

[1Le jardin potager de la Maison blanche a été suivi par l’initiative des Jardins populaires (Peoples’ garden) qui encourage les employés du Département de l’agriculture à créer des jardins.

[2Un débat devenu profond au sein de la société usanienne et donc très politique : dans la droite ligne du libertarianisme des Tea Parties, Sarah Palin, l’égérie du mouvement et crypto-candidate à l’élection présidentielle de 2012, a vertement critiquée la campagne menée par Michelle Obama contre l’obésité. Pour elle, ce sont des questions qui ne regardent pas les gouvernements et encore moins le gouvernement fédéral : la première dame n’a donc pas à dire aux Usaniens la façon dont ceux-ci doivent se nourrir. Les journaux Grist ou Newsweek ont également consacré des articles à ces habitudes alimentaires différentes, qui marquent souvent les différences de classes, et donc des répercussions politiques qui en découlent.

[5Le fondateur donne une image radicalement différente de l’homme d’affaire à la tête d’une grande entreprise. Il se présente d’abord comme un chef, mais cuistot, capable de cuisiner pour ses amis, et préférant faire cela à n’importe quoi d’autre. En France, Michel et Augustin, les trublions du goût, dans le domaine des produits laitiers et des biscuits ont un positionnement assez similaire : leur boite, c’est eux.

[6Les Usaniens consacrent aujourd’hui autour de 13% de leurs revenus à l’alimentation, les locavores en consacrent autour de 20% (voir page 1 de l’article de Lisa Miller)

[8On retrouve des tendances similaires ailleurs, comme à Détroit, par exemple. Dans l’article de Judith Perrignon sur les Jardins de Détroit de la revue XXI, une femme noire américaine, ancienne « diva » (coiffée, ongles faits, etc.), jardinière aujourd’hui pour pouvoir se nourrir, elle et sa famille, explique que les noirs américains, contrairement à d’autres, ont une certaine appréhension vis-à-vis du travail de la terre. L’esclavage a laissé sa trace dans l’inconscient collectif. Pour y parer, elle propose de leur redonner une culture, à l’image de ses voisins hispaniques ou arabes, et d’enseigner le Yoruba aux enfants noirs.

[9Rien que les hôpitaux du groupe Kaiser Permanente, en Californie, servent plus de 5000 repas par jour

[10Ce chiffre date de 2004, il est donné dans le rapport de l’UEPI, page 3 :Farms to Hospital : promoting health and supporting local agriculture, Moira Beery, Mark Vallianatos

[12Ces marchés vendent exclusivement des fruits et des légumes ou des produits que ne demandent pas à être conservés au frais comme le lait, la viande ou le poisson. Les employés des hôpitaux n’ayant pas de réfrigérateurs sur leurs lieux de travail

[13Lire à ce sujet l’article du Texas tribune qui traite plus largement des initiatives prises depuis quelques années par Houston pour devenir une ville - un peu - plus verte. Il est intéressant de relever une remarque de l’article : si les Californiens sont écolos, les raisons sont principalement idéologiques avant que d’être financières. Pour les Texans et les Houstoniens, les deux sont d’égales importances. Est-ce un signe ?

[14Le département de l’agriculture publie régulièrement des études sur l’amélioration de la santé des femmes enceintes, des nourrissons ou des enfants en bas âge suite aux changements imposés par ces programmes dans leur alimentation : voir ici ; Voir aussi cet article sur les moyens de lutte contre l’obésité dans les quartiers pauvres de Californie

[17Les fermiers présents sur les marchés ne sont généralement pas propriétaires de grosses fermes, mais de petites, voire de moyennes exploitations. Leurs revenus sont donc souvent peu éloignés des destinataires des coupons ; les pauvres, en quelque sorte, financent les pauvres.

[18Les autres chaines ont des politiques similaires, c’est le cas, par exemple, de Safeway, une chaine nationale, de Publix, une chaine régionale d’alimentation et de pharmacie de Floride, ou de Robért Fresh Market, une petite chaine locale de Louisiane qui indique être approvisionné par des producteurs locaux quand c’est possible. S’il y a beaucoup de différences entre ces chaines, elles ont pour point commun aujourd’hui d’être sensibles - ou de le dire - à la consommation locale. D’autres, en revanche, semble ne pas encore y accorder de l’importance

[19En France, ce sont les centres Leclerc qui mènent le bal. La marque est spécialiste dans le détournement des actions militantes en slogans mercatiques. Pour répondre à l’apparition du locavorisme, elle a fondée les Alliances locales, entre petits producteurs et centre Leclerc régionaux - des centres qui, en passant, se construisent souvent sur des terres agricoles péri-urbaines et recouvrent des dizaines de mètres carrés de terres arables en aires de stationnement bétonnées. Les photos sont belles et les alliances semblent fondées sur un profond respect entre les deux partenaires. Mais il ne faut pas être dupe : les alliances sont asymétriques. Le centre Leclerc est en situation de monopsone. Leclerc, surtout, a un crédo : Des prix qui doivent rester les moins chers, quel que soit le produit. La marque Carrefour investit aussi dans les produits locaux comme elle l’explique sur son sitoile belge grâce à l’engouement des consommateurs pour les produits belges et surtout locaux.

[20Wal-Mart, un des plus grands vendeurs de jouets au monde, favorise la délocalisation vers la Chine depuis des dizaines d’années.

[21Wall-Mart a son « nez vert ». La chaine communique sur ses projets environnementaux, non pas sur son propre site institutionnel, mais sur TreeHugger, un sitoile consacré aux questions environnementales dont un des financeurs est ...elle-même. Il est intéressant d’y lire que la chaîne « découvre » les méfaits de la globalisation sur l’environnement, qu’ils n’ont pas fait assez d’effort sur la nourriture alors que la vente de produits alimentaires est leur principal poste ou bien qu’ils vont faire en sorte de réduire les déforestations dans les zones de forêts primaires. Wall-mart a-t-elle pu ignorer qu’elle commercialise depuis des années des produits contenant de l’huile de palme dont la production est à l’origine de la déforestation massive de pays comme l’Indonésie, Bornéo ou Sumatra ?


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A priori, rien n’effraye plus l’automobiliste américain que le rond point. La Place de l’Étoile à Paris en est le parangon. Pourtant, au pays du plan carré, les choses changent...

Les vins californiens, le jugement de Paris et... le réchauffement climatique.

Le marché aux poissons de Washington : une institution populaire menacée...

Manger sain et bio est une mode qui se développe aux Etats-Unis, mais qui reste quand même encore assez réservée à une élite.

Si vous aimez le bacon au petit déjeuner, ne vous arrêtez pas là. Les Américains, eux, le mettent à toutes les sauces.

La tradition québécoise de la cabane à sucre vue, non sans humour, par une blonde, jeune, jolie et mince... et qui aimerait bien le rester.