Mon jardin en Amérique
Quand l’Amérique jardine, change-t-elle le monde ?

Le dimanche 25 juillet 2010 par Asteur-Amérique

Les États-unis sont connus pour avoir inventé la pire bouffe du monde, la bouffe industrielle, sucrée à mort, les sodas, etc. ; bref, la malbouffe à l’Américaine exportée de surcroît partout sur la planète. Elle le paye avec une population qui a les taux d’obésité les plus élevés au monde. Cette image n’est pas fausse. Un documentaire comme Super Size Me l’a bien montré. Mais l’Amérique ne se limite pas à la bouffe de chez Mac Donald, King Burger, KFC, ou aux plats préparés de chez Wall-Mart. On y mange aussi très bien.

Première dame en sabots

Le jardin potager est à la mode. Il permet d’avoir des bons produits. Tout le monde s’y met, même la Maison Blanche. Quelques mois après son arrivée, Michelle Obama avait communiqué sur la création du potager du président des États-unis ; potager pédagogique destiné à sensibiliser les Usaniens à la consommation de produits frais, au travail de la terre, etc. Les enfants sont, bien sûr, les premiers concernés par ce message et les écoliers de Washington vont visiter les rangées de patates, courgettes, épinards, et autres herbes de leur président.

Cette action de la première dame ne se limite pas aux terres fertiles de la Maison blanche, elle s’étant à travers tous les États-unis grâce au programme du Département de l’Agriculture baptisé People’s Gardens (Les jardins des gens). Toutes les agences locales du département ont été invité à créer des jardins éducatifs et solidaires. Les employés a faire de même au sein de leur communauté, de leur ville, etc. Le résultat est significatif puisqu’au début du mois de juin, le secrétaire Tom Vilsack annonçait plus de 400 jardins répartis sur tout le territoire (Voir la carte ici).

Ce que Michelle Obama a fait [1] n’est peut-être ni novateur, ni précurseur, [2] mais très amplificateur d’un mouvement, d’une tendance forte au jardinage et d’une manière générale aux produits frais et aux productions locales. Le phénomène couvait depuis plusieurs années : avoir son propre potager ou plutôt faire pousser ses légumes. Il peut y avoir une petite différence... Mais il est en pleine expansion. [3]

Un peu plus que de la nourriture

On voit ainsi fleurir des potagers partout dans les villes, car les problèmes d"alimentation y sont les plus criants. Dans la ville ravagée de Détroit où les habitants vivent dans des conditions de pauvretés extrêmes, le phénomène a pris une ampleur considérable ces dernières années. Les jardins et fermes communautaires y sont un phénomène solidement ancré, écrit Valérie Samson, une institution : de 80 en 2003, on est passé à 1 300 aujourd’hui.

Earth Works, une association à but non lucratif gérée par le monastère des frères capucins, est l’un d’eux. Deux fois par semaine, Larry, un retraité de la Marine, vient y faire du bénévolat. Contre une cotisation de dix dollars par an, il obtient semences, plants et conseils pour cultiver son propre lopin de terre. « Dix dollars par an, s’enthousiasme Larry, vous ne pouvez pas trouver nourriture moins chère ! » [4]

De l’autre coté du continent, le cas de l’église de St Paulus à San Francisco est assez connu. Abandonné, le terrain de l’église a été occupé, il y a 15 ans, par des volontaires luthériens. Le terrain n’était pas particulièrement propice, il était très ensoleillé, le sol étant composé à parts égales de sable, de boites de chez KFC, de pots de glace Häagen-Dazs, et de seringues usagées comme l’explique un de ses fondateurs [5]. Contre toute attente, ce sol s’est révélé productif et la ferme a perduré [6].

La variété des projets est grande dans ce que l’on appelle les fermes libres [7], car elles ne répondent pas toutes au besoin immédiat de produire et de nourrir. Elles sont souvent le vecteur d’autres messages, d’autre productions : du lien social, de l’éducation pour les jeunes, de la verdure dans des villes trop grises, trop bétonnées, ou simplement de la relaxation ; les gens viennent pour se changer les idées, sortir de leur contexte professionnel, familial, social, oublier les catastrophes et la violence du monde en ce concentrant sur une petite chose constructive et positive : faire pousser des légumes.

Sur le sitoile Kickstrater, qui permet de collecter des fonds pour des projets créatifs dans un sens très large, on voit ainsi naitre des projets, majoritairement urbain, de ferme artistique, de ferme en appartement, de ferme sur les toits des immeubles et de vrais fermes [8] coopératives sur le modèle des AMAP [9] en France ou des « fermiers de famille » du Québec : le consommateur est actif, il s’engage à soutenir le paysan dans son activité en lui achetant régulièrement ses produits et en intervenant pendant les périodes difficiles (sécheresse, inondations, etc.) ; en échange, les producteurs fournissent des légumes frais de bonnes qualités. La démarche s’accompagne souvent de principes de culture respectant l’environnement (pas d’OGM, pas de pesticides, ...), la saisonnalité et la localité.

Le Hollygrove marché et ferme dans la région de la Nouvelle-Orléans est l’exemple type de projet de ce genre très abouti. Il est conduit par une association à but non lucratif et se compose d’une ferme qui sert de lieu de production, mais aussi d’éducation au jardinage, et de marchés, dans la ville même, qui permet au habitants d’acheter des produits frais. Ils sont notamment présent depuis peu, deux fois par semaine au Marché français de la Nouvelle-Orléans qui revendique un certain art de vivre et la qualité des produits qui vont avec [10].

Le jardinage, un art de vivre et de consommer

Preuve de l’explosion récente de ces jardins et de ces modes d’approvisionnement, le mouvement n’a reçu son nom qu’en 2005 [11] ; Jessica Prentice a alors baptisé du terme de locavores les consommateurs conscientisés qui ne se nourrissent que de produits cultivés dans un rayon de moins de 250 km autour du domicile ... ou plus loin, selon la philosophie du chacun-fait-ce-qu’il-peut, typique de ce genre d’utopie concrète - le local varie en fonction des produits.

Au sujet de la viande, par exemple, cet excellent article Des grenouilles dans la vallée, le dilemme du carnivore, décrit par le menu comment un jeune français-californien responsable et rurbain s’approvisionne en viande autour de chez lui.

Une autre pratique, moins implicante pour le consommateur que les fermes de familles, est l’autocueillette. On va chercher les fruits et légumes à la ferme. C’est très tendance, ludique et conviviale comme l’explique, par exemple, la Princesse de la Québéquie en fin de notule sur une journée sur l’Île d’Orléans.

Le locavorisme est lui-même partie d’un autre mouvement plus vaste encore : le localisme ; contre offensive tranquille, multiforme, adaptative et pragmatique à la mondialisation néolibérale et ses délocalisations sauvages dont de plus en plus de consommateurs-salariés se rendent compte qu’elle ne profite qu’aux actionnaires et à la finance mondiale. Ces mouvements redonnent du sens à la proximité, au savoir-faire locaux, privilégient la qualité à la quantité [12], et surtout la solidarité entre voisins et concitoyens. On oublie aussi le gaspillage de pétrole nécessaire à transporter des fraises ou des carrés de bœuf de part et d’autre de la planète. On lutte contre la normalisation productiviste des cultures sous la botte de groupes comme Monsento, Pionneer, Unilever, et leurs ramifications institutionnelles (FMI, Banque mondiale, OMC). Cela va jusqu’à la presse. A San Francisco, le Journal Mission local, un journal associatif en ligne issu de l’Université de Berkeley, spécialisé dans le journalisme de proximité et fortement engagé dans les luttes sociales, en a fait son slogan « Mangez local, achetez local, lisez et soutenez Mission local ».

L’avenir est-il dans le potager ?

Finalement, les édiles regardent de plus en plus près ce phénomène d’agriculture urbaine ou d’approvisionnement locaux ; à la fois pour les bénéfices environnementaux et sociaux mais aussi dans la crainte d’un approvisionnement plus difficile avec la montée irréversible des coûts de l’énergie. Les projets de Détroit dans le domaine, et surtout ceux du milliardaire John Hantz, tiennent un peu de l’extrême mais toutes les villes américaines réfléchissent à des projets de ce genre. Les états et provinces aussi. Le département de l’agriculture usanien n’est pas le seul. Le Ministère de l’agriculture, des pêches et de l’alimentation du Québec développe, de son côté, toute une communication sur les circuits-courts et soutien financièrement les entreprises qui se lancent dans des projets de ce type. D’ici 2013, 500 projets devraient recevoir une enveloppe globale de 14 millions de dollars.

Des jardins urbains de San Francisco ou Los Angeles à celui de la Maison Blanche en passant par les jardiniers noirs et bio de Détroits, des fermes de familles du Québec à leur consœurs de Louisiane, l’Amérique jardine et prend goût à la localité. Mouvement de mode ou véritable révolution lente d’un retour à la terre, seul l’avenir le dira. En attendant, çà pousse...

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Auteur :

Renart Saint Vorles est un coureur des bois numériques nord-américains.

Notes :

[1Qu’on se rassure, Michelle Obama bine rarement elle-même les carottes présidentielles : le potager est entretenu par les Parcs nationaux et la brigade des cuisines de la Maison blanche

[2Mother Jones a publié un article qui revient sur les différentes expériences de potager dans les jardins de la Maison blanche. L’article est cependant assez critique sur ce type d’actions et surtout leur portée à long terme

[3Savez-vous planter les choux !, Only in San Francisco, vendredi 24 mars 2010

[5Feeding the Mission, in the Western Addition Mission Locale, 6 juillet 2010

[6Pour avoir une idée du genre de terrain que convoite les fermes libres, visionnez la vidéo ici

[7Le projet Produire pour les gens à San Francisco est un bon exemple de ses diverses facettes : tenu par des artistes, il vise à la fois à l’éducation des jeunes, à la végétalisation de la ville, à l’emploi des jeunes, et à assurer l’accès à une nourriture de qualité à des populations défavorisées. Le projet est collaboratif et réticulant, il vise à associer tous les propriétaires de jardin volontaires.

[8au sens ou les quantités produites cessent d’être négligeables

[9Association pour le maintien d’une agriculture paysanne

[10Lire aussi le point de vue de Marie-Luce à Calgary sur les marchés locaux : il reste quelques différences avec les marchés de France et des autres pays d’Europe

[11et n’est entré au Larousse qu’en 2010

[12On lira à se sujet l’article, nos emplettes font nos emplois, de ce Français établis en Californie décrivant par le détail sa quête de nouvelles chaussures et les critères de chaland responsable qu’il s’est lui-même imposé.


Blogueville

A priori, rien n’effraye plus l’automobiliste américain que le rond point. La Place de l’Étoile à Paris en est le parangon. Pourtant, au pays du plan carré, les choses changent...

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Manger sain et bio est une mode qui se développe aux Etats-Unis, mais qui reste quand même encore assez réservée à une élite.

Si vous aimez le bacon au petit déjeuner, ne vous arrêtez pas là. Les Américains, eux, le mettent à toutes les sauces.

La tradition québécoise de la cabane à sucre vue, non sans humour, par une blonde, jeune, jolie et mince... et qui aimerait bien le rester.