New-York boira-t-elle moins de sodas ?

Le mardi 3 juillet 2012 par Asteur-Amérique

Même si New York est une des villes américaines où l’on marche le plus – elle est seconde, derrière Cambridge, Massachussetts, au classement des 25 villes les plus pédestres [1] - l’obésité y frappe la population de façon assez similaire au reste des États-Unis.

Dans une longue déclaration en date du 5 juin dernier, le maire et divers représentants de la ville font le constat suivant :

58% de la population adulte de la ville – 3.347.000 personnes – sont obèses ou en surpoids, dont 23,4% d’obèses [2]. Certains quartiers sont plus touchés que d’autres, notamment les quartiers pauvres et les quartiers à minorités raciales. Le Bronx fait face à une véritable crise : 70% des adultes - 630.000 personnes – sont trop gros. Les quartiers plus riches, comme Manhattan, mais aussi plus éduqués, le sont moins.

Néanmoins, être gros est devenu la norme à New York, mais cette norme a d’importantes conséquences sanitaires et économiques.

 « L’obésité, dit le communiqué, est la seconde cause de mort prématurée évitable (derrière le tabagisme). Elle tue 5.800 New-yorkais chaque année et elle est le seul problème majeur de santé aux États-Unis qui empire. Un adulte new-yorkais sur trois est diabétique ou pré-diabétique. »

Logiquement, puisqu’ils y sont majoritairement plus obèses, les New-yorkais noirs sont trois fois plus atteints de diabète que les Blancs ; les Hispaniques, deux fois plus.

L’obésité augmente les risques de certains cancers, de crises cardiaques, d’arthrite et de dépression. 2.600 amputations et 1.400 patients sous dialyses sont imputables au diabète, chaque année ; 100.000 New-yorkais de 40 ans et plus ont la rétine affectée par cette maladie et risquent la cécité complète s’ils ne sont pas soignés ; enfin, 1700 personnes en meurent tous les ans. La forte consommation de boissons sucrées, et de sucre en général, a un autre effet : 60% des New-yorkais adultes auraient des problèmes dentaires liés à leur consommation.

En 2010, la ville de New-York a lancé des vidéos montrant les conséquences de la consommation de sucre et de l’obésité induite

De manière plus inquiétante encore, l’obésité et le surpoids touche 40% de la population infantile de la ville ; or, la plupart des enfants en sur-poids deviendront obèses à l’âge adulte. Même si l’obésité infantile diminue à New-York depuis 2006, 21,3 % des enfants de 6 à 11 ans le sont déjà (comparé aux 19,6% de la moyenne nationale). « Si les taux d’obésité (infantile) continuent de croître, prévient le communiqué, cette génération d’enfants sera peut-être la première à vivre moins longtemps que celle de leurs parents. »

Enfin, l’obésité et le sur-poids coûtent chers : New-York dépense chaque année plus de 4 milliards de dollars dans les soins de santé induits.

Maîtriser la principale source de sucre...

Le groupe de travail municipal sur l’obésité, constitué à l’automne 2011 et qui vient de rendre son travail, a proposé plusieurs mesures dont la principale - celle qui risque aussi d’avoir le plus de conséquences judiciaires – veut limiter la taille des contenants (bouteilles ou verres) dans lesquels les boissons sucrées sont servies [3].

« Limiter la taille des boissons sucrées à moins de 16 onces (48 centilitres) dans les établissements de restauration va nous aider à combattre l’épidémie d’obésité et de diabète qui affecte des millions de New-yorkais » dit le commissaire à la santé, le docteur Thomas Farley ; « cette mesure va commencer à réduire les centaines de calories inutiles que les New-yorkais consomment chaque année en buvant des boissons sucrées et elle aura un rôle pédagogique auprès des consommateurs en les informant des risques qu’elles impliquent pour leur santé ».

Source

En effet, selon les autorités new-yorkaises, les boissons sucrées (Coca-cola, Pepsi, Seven Up, mais aussi, dans une moindre mesure, toutes les marques de jus de fruits) jouent un rôle essentiel dans cette épidémie d’obésité : les Américains consomment en moyenne 200 à 300 calories en plus par jour qu’il y a trente ans – tout en étant beaucoup moins actifs - et les boissons sucrées représentent à peu près 43% de ces calories en plus.

Plus de 30% des adultes new-yorkais boivent plus d’une boisson sucrée par jour. Dans les quartiers pauvres, la consommation est largement plus élevée : beaucoup absorbent plus de quatre boissons sucrées par jour. Chez les jeunes, la tendance est plus forte encore. 44% des 6-12 ans de New-York sont quotidiennement à plus d’une boisson sucrée et 26% à plus de deux. Mais cette consommation exponentielle de sucre liquide à une cause : elle suit la forte croissance des contenants – notamment celle des verres des fontaines à soda en libre service dans la restauration rapide.

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Source : le rapport du Bureau de la prévention des maladies chroniques et du tabagisme

Pour mémoire, en 1920, la taille originale de la bouteille de Coca-cola était de 6,5 onces ; chez MacDonald, en 1955, on servait les sodas par verre de 7 onces (21 centilitres) ; aujourd’hui, dans la même chaine, la norme est de 32 onces (92 centilitres - près d’un litre), soit une augmentation de 457% ! À titre de comparaison, les canettes de coca ou autres boissons servies dans les distributeurs automatiques contiennent 36 centilitres de boissons sucrées, soit 12 onces (38 grammes de sucre). Or, certaines chaînes de restauration rapide, comme KFC, en proposent près de deux litres (64 onces) : l’équivalent de 780 calories, 54 cuillères à café ou 217 grammes de sucre !

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Tout cela sans procurer la moindre sensation de satiété : les boissons sucrées ne restaurent pas. Elles ne possèdent aucune valeur nutritive. On mangent ensuite de la même façon et ne limitent pas leur portions alimentaires en conséquences. Elles apportent simplement... du sucre.

C’est donc un grand bon en arrière que souhaitent faire les édiles de New York en remontant jusqu’à la situation de 1962. À cette époque, les portions maximales servies dans les lieux de restaurations ne dépassaient pas les 16 onces.

Mais c’est aussi un pas en avant, un durcissement des mesures, car la politique de prévention de l’obésité de la ville s’inscrit dans la durée. Au mois de janvier dernier, l’administration Bloomberg lançait une campagne d’affichage, assez dure, pour inviter les New-yorkais à limiter la taille des portions qu’ils consomment. Des affiches où l’on peut voir grandir la taille des verres, des hamburgeurs ou des frites, avec, en arrière plan, des images de gens handicapés par leur poids : perte de mobilité, difficulté à monter les marches, amputation due au diabète [4]. New York n’est donc pas à son coup d’essai et joue à la fois sur l’éducation et la prévention et, comme cela ne suffit pas, essaye aujourd’hui de légiférer.

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Limiter la taille des portions ou des boissons n’est d’ailleurs pas la seule mesure [5]. Les enfants sont prioritairement pris en compte. Le groupe de travail sur l’obésité propose d’augmenter le nombre de points d’eau - plus de 700 devraient être installés - dans les écoles pour en favoriser la consommation ; d’augmenter le nombre des jardins d’école afin d’éduquer les enfants sur l’origine des fruits et légumes ; d’y installer plus de bars à salades pour, là encore, en favoriser la consommation, surtout dans les quartiers pauvres et à minorités ; d’augmenter l’activité physique des jeunes [6] en créant plus d’aires de jeux et en les encourageant à se rendre à l’école à pied. Toutes ces mesures trouvent leur équivalent pour les adultes. New York se repense pour favoriser l’activité physique générale, la création de jardins communautaires, la consommation d’eau, etc.

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L’objectif, d’ici cinq ans, est de réduire l’obésité adulte de 23,4% à 21,1% ; l’obésité infantile de 20,7 à 17,6% ; les pourcentages d’adultes qui consomment une ou plus d’une boisson sucrée par jour de 30,3 à 21,2%. D’autres mesures visent à réduire le pourcentage de ceux qui n’ont pas consommé de fruits et légumes dans les 30 jours de 11,6 à 8,1% et de ceux qui n’ont pratiqué aucune activité physique dans le dernier mois de 27,3 à 23,3 %.

Cependant, comme la limitation de la taille des contenants est la mesure la plus « économique » - si les New-yorkais limitent leur consommation, il se vendra moins de soda - les fabricants de breuvages sucrées sont sur le pied de guerre. Dans une entrevue accordée à USA Today, Katie Bayne qui dirige Coca Cola pour l’Amérique du Nord, fait valoir que la firme propose des boissons hydratantes et qu’il n’y a aucune démonstration scientifique des liens entre la consommation de boissons sucrées et l’obésité, qu’il n’y en a pas non plus pour démontrer la dépendance au sucre qu’elles créent.

...un combat qui s’étend

Une menace d’autant plus forte que, preuve ou pas, la ville de New-York n’est pas isolée dans son combat. La mairesse de Cambridge, Henrietta Davis, a proposé à son tour, peu de temps après New York, de limiter la taille des verres dans sa ville. Cambridge est une ville beaucoup plus petite, située dans l’agglomération de Boston, mais elle abrite deux des plus grandes universités américaines : l’Université d’Harvard et l’Institut de technologie du Massachussetts.

Symboliquement, le geste est aussi fort mais il sera, somme toute, de portée plus limitée que celui de New-York. Comme la plupart des études le montrent - et le cas de New-York est très révélateur - l’obésité touche principalement les populations pauvres et sous-éduquées. Ce qui n’est nullement le cas de la population de Cambridge. Néanmoins, agir sous une forme ou sous une autre, pour réduire la consommation de ces boissons est une idée de plus en plus partagée. Taxer les boissons est l’autre voie montante.

Les enquêtes de population, à l’échelle des États-Unis, tendraient à montrer une adhésion croissante des répondants à l’idée d’une taxation alimentaire : 33% en 2001, 41% en 2003, et 54% en 2004. En 2008, dans l’état de New-York, 52% des répondants se prononçaient en faveur de taxes ; un taux qui monte à 72% si les sommes récoltées étaient dépensées dans des programmes de lutte contre l’obésité et le sur-poids.

Le 20 juin dernier, l’Association médicale américaine s’est prononcée pour la taxation... en sachant très bien que le problème ne sera pas résolue ainsi, mais que cela y contribuera fortement. Selon elle, en taxant les boissons de un penny par once, on pourrait réduire, à l’échelle des États-Unis, les taux d’obésité de 5% et diminuer les frais médicaux de 17 milliards sur dix ans.

En 2009, déjà, l’état de New-York songeait à appliquer une taxe de 18% sur les breuvages sucrés [7]. L’état de Californie a tenté, sans succès, de le faire au début de l’année 2011. Enfin, la ville de Richmond, en Californie, dans la Baie de San Francisco soumettra à votation une mesure similaire en novembre prochain dans l’idée de récolter entre 2 et 8 millions de dollars destiner à lutter contre l’obésité, à créer des terrains de sport, etc.

Taxer n’est donc pas une idée nouvelle. Depuis quelques années, elle génère des débats assez violents entre les régulateurs et ceux qui s’opposent à toutes entraves financières ou juridiques. Le Centre pour la liberté du consommateur [8], une des voix de l’industrie agroalimentaire, a fait de Richmond, son ennemi numéro un ; tout en lançant ses foudres sur Cambridge et New-York. Elle s’oppose à toute forme de taxes et ou d’entraves au commerce au nom de la responsabilité et de la liberté individuelle et accuse Bloomberg d’être un « nanny-major », à savoir un maire-nounou qui couve, et donc déresponsabilise, ses administrés.

D’autres critiquent la faiblesse de la mesure : un penny par once ne serait pas assez, ce qui réduit sa portée. Mais un article de 2009, paru dans le Journal de médecine de Nouvelle-Angleterre, estime, en revanche, qu’une augmentation de 15 à 20% du prix des boissons sucrées ferait diminuer la consommation de 15%. Dans la même idée, une étude de l’Université de Californie à San Francisco, de l’Université de Columbia et de l’Hôpital général de San Francisco estime qu’une taxe similaire à celle de Richmond appliquée à l’échelle des États-Unis, éviterait 100.000 maladies cardiaques, 8.000 infarctus et 26.000 morts dans la prochaine décennie.

Cependant, l’obésité ayant un caractère social très marqué, cette mesure aura principalement un impact sur les personnes les plus touchées à savoir les jeunes, les pauvres [9] et les minorités raciales [10], plus sensibles aux variations de prix que le reste de la population. En 2010, New York avait déjà tenté de jouer la carte financière en interdisant l’usage des bons alimentaires pour acheter des boissons sucrées. Pour certains, ce genre de mesure contribuent à obliger les pauvres à boire plus d’eau - l’eau restant peu chère – et à améliorer ainsi leur santé ; pour d’autres, c’est une loi et une taxe anti-pauvre qui n’aura aucun effet, car ils continueront malgré tout à boire des boissons sucrées, surtout si la mesure est trop localisée : ils pourront toujours aller s’approvisionner en dehors de la ville.

Évidemment, cet article le disait déjà, taxer n’est pas la solution miracle ; mais les auteurs donnent, à titre de comparaison, les exemples des ceintures de sécurité dans les automobiles ou des taxes sur le tabac. Ces mesures n’ont pas respectivement supprimées les accidents de voitures, ni les problèmes de santé liés au tabac... mais elles les ont réduit.

Au final, l’obésité, personne ne le nie, est un problème complexe, autant individuel que collectif ; mais, pour le moment, c’est surtout un problème social qui doit être résolu individuellement. Ce qui est injuste tout en étant une situation très confortable pour l’industrie des soda. Pourtant, en étant au cœur du problème, les boissons sucrées relèvent également de ces deux pôles. En consommer ou non reste un choix personnel, certes ; sauf que ce choix est très largement influencé par des contraintes économiques (publicité, offre, etc) et sociales (mode de vie, pauvreté, éducation, etc.) que chaque individu peut difficilement combattre seul et qui ne peuvent être régulées que par l’action politique.

Comme elle sert constamment de référence, la lutte contre le tabagisme et l’industrie de la cigarette fut longue et, elle-aussi, complexe. Le tabac n’a pas disparu mais la régulation entrave la toute puissance des industriels. Si New-York atteint son but et légifère sur les contenants, cette mesure pourrait annoncer l’aube d’une petite révolution juridico-alimentaire aux États-Unis. À en croire les soutiens que reçoit Bloomberg, nombreux sont celles et ceux qui l’attendent.

Dans une démarche pédagogique, la ville de New York a aussi diffusé trois capsules vidéo sur un ton plus humoristique

Pouvez-vous ingurgiter 16 sachets de sucre ?

Pouvez-vous boire de la graisse ?

Combien faut-il marcher pour éliminer un seule cannette de soda ?

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Auteur :

Renart Saint Vorles est un coureur des bois numériques nord-américains.

Notes :

[1Un classement du journal Prevention réalisé grâce à WalkScore.com

[2Ils étaient 18% en 2002

[3Cette mesure devrait être votée en septembre et prendre effet six mois plus tard (voir ici). Les commerçants qui y contreviendraient seront condamner à une amende de 200 dollars

[4Avec un problème de communication toutefois : le diabétique en question n’a perdu sa jambe qu’à cause de... Photoshop ! Les services de communication de la ville ont truqué l’image, ce qui a fait couler un peu d’encre et donné des arguments aux partisans de l’association des fabricants de breuvages

[6seulement 49% des garçons et 35% des filles à l’échelle des États-Unis atteindrait les 60 minutes d’activité physique par jour recommandées

[7Comme pour la ville de New-York, cette mesure avait été contrée par une action des fabricants : le site « Américains contre les taxes alimentaires »

[8Une association à but non lucratif, née en 1996, qui milite contre toute forme de taxation sur les produits alimentaires au motif que les citoyens ont le droits de choisir et d’être responsable individuellement de ce qu’ils consomment et comment ils le consomment. Cette association ne divulgue pas l’identité de ces principaux donateurs, entreprises comme individus, pour les protéger de la « violence et autres formes d’agression que certains militants ont adoptés comme règles pour imposer leurs points de vues » !

[920% de la population de Richmond vit en dessous du seuil de pauvreté

[10... sachant que ces critères sociaux se combinent : à Richmond, la moitié des adolescents noirs et hispaniques sont obèses ou en surpoids, dont un tiers d’obèse.


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