Élisée Reclus : les États-Unis et la guerre de Sécession

Le dimanche 9 novembre 2008 par Asteur-Amérique

Les articles publiés dans le revue des Deux Mondes par le père de la géographie contemporaine font partie des sources en français - Reclus était Suisse - sur les États-Unis au 19e siècle au même titre que la Démocratie en Amérique de Tocqueville. Les deux hommes se sont d’ailleurs rendu en Amérique à une dizaine d’années d’intervalle [1].
Le premier voyage d’Élisée Reclus diffère, cependant, singulièrement de celui de Tocqueville. C’est un jeune homme - il a 21 ans - qui gagne les côtes de la Louisiane pour fuir la France et le nouveau régime de Louis-Napoléon Bonaparte mis en place après le coup d’état de 1851. Un homme en révolte qui restera plusieurs années dans une plantation du Vieux Sud et sera un observateur privilégié de la société louisianaise avant la guerre de Sécession, notamment de l’institution de l’esclavage. Ses premières observations ont été complétées par deux autres voyages aux États-Unis dans le cadre de la rédaction de sa Nouvelle géographie universelle.

Ce livre est particulièrement conseillé à celles et ceux qui souhaitent entrer dans l’histoire complexe de la guerre de Sécession. Une histoire qui ne commence pas en 1861 et ne se termine pas en 1865, mais débute bien plus tôt, presque dès l’Indépendance et vient probablement de s’achever avec l’élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis. La plume d’Elisée Reclus est claire et il entraine avec lui le lecteur dans les grands espaces américains et dans les grandes batailles pour l’émancipation des esclaves.

Géographe, Elisée Reclus regarde d’abord l’élément géographique le plus important de cette partie des États-Unis : le Mississippi. Il en décrit à la fois le cours - un voyage l’a conduit jusqu’à Chicago- et son rôle central dans l’économie et l’organisation du pays. Il ne faut pas oublier que jusqu’à la guerre de Sécession, la Nouvelle-Orléans restera le second port des États-Unis après New-York.

Il s’arrête ensuite sur l’institution de l’esclavage. Comme dit ci-dessus, Reclus a vécut plusieurs années dans une plantation, il a donc une expérience directe de l’esclavagisme pratiqué dans les états du sud et par tous dans le pays. Cependant, Reclus est un homme engagé : il proclame le droit absolu qu’ont les hommes de races diverses à la liberté. Son article sur l’esclavage est très clairement celui d’un partisan des abolitionnistes, voire des plus engagés d’entre eux. Il sera un fervent admirateur de John Brown et de son coup de feu désespéré contre l’arsenal de Harper’s ferry. Seulement, quand il écrit son article, il ne connait pas encore l’issu du conflit qui oppose le nord et le sud.

L’article suivant est particulièrement intéressant dans la mesure où il s’attarde sur un mouvement peu connu en France : les Mormons. La religion n’est pas vieille quand Elisée Reclus l’observe : Joseph Smith n’a commencé de prêcher que depuis les années 1820. Cependant, les mormons sont actifs, ils se sont déjà plusieurs fois déplacés à travers les États-Unis, suite aux persécutions dont ils sont victimes, et ne sont installés que depuis quelques années dans l’Ouest, en Utah, après une longue migration qui était en fait ...une fuite des États-Unis, quand ceux-ci n’allaient pas encore d’un océan à l’autre. Géographe encore, Elisée Reclus analyse le nouveau pays des Mormons et son adéquation avec leur doctrine. Mais il est aussi athée, animé d’un anticléricalisme fervent depuis qu’il a renié la religion de son père, le pasteur Reclus. Il porte donc un regard critique sur la foi nouvelle et ses adeptes. Enfin, dans le contexte de la guerre de Sécession, il analyse la position des Saints des derniers jours. Ils sont pacifistes.

Le pénultième est un article de géographe, mais aussi d’économiste et de géopoliticien avant l’heure : il aborde la question du coton. C’est toujours une façon de parler de l’esclavagisme, toujours une manière de condamner l’institution dans les états du sud, mais en regardant les données globales du problème. L’esclavage sert à produire du coton qui alimente les filatures de Nouvelle-Angleterre et de l’Angleterre. Que se passera-t-il alors si les états du sud entrent en guerre et ne sont plus capables de fournir la précieuse matière première ? Comment réagira l’Angleterre ? Quelles transformations la fin de l’esclavage entrainera-t-elle dans toute l’économie usanienne ?

Le dernier article est un exercice d’anticipation ; Elisée Reclus, à partir des évènements auxquels il assiste - la première partie de son article est rédigée au début de la guerre - se livre à une analyse de ce que vont devenir les noirs après la guerre car, en homme engagé, il veut participer au mouvement de l’histoire qui se produit sous ses yeux. Il écrit alors « dans le désir de faciliter leur travail aux écrivains qui raconteront un jour en entier la grande lutte de l’émancipation, nous allons tâcher de décrire ici les premières phases de cette heureuse transformation des camps d’esclaves en communautés d’hommes libres ». Anticipant Braudel, il ajoute « dans l’histoire des hommes aussi bien que dans celle de la terre, ce ne sont pas les mouvemens brusques et violens qui produisent les résultats les plus considérables : les modifications lentes et souvent inaperçues ont une bien plus haute importance. »

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