Le Québec, une terre de mission pour les joueurs de rugby français

Le samedi 1er septembre 2007 par La rédaction

Le rugby a une histoire, certes singulière, mais longue au Québec et il y connaît un épanouissement rapide, grâce notamment, aux efforts de Rugby Québec, la fédération québécoise de rugby. Pour en savoir un peu plus, alors que la Coupe du monde de rugby en France pointe son nez ovale, je suis allé rencontrer François Ratier, chargé du développement de ce sport au Québec.

France-Québec  : Tout d’abord, comment un jeune Français comme toi est-il devenu responsable du développement au sein de Rugby Québec ?

François Ratier : En réalité, c’est assez simple ! J’ai été joueur de rugby professionnel à Angoulême où j’ai également obtenu un Brevet d’état d’éducateur sportif. En 2003, j’ai voulu faire une pause. Voir du pays. J’avais une piste pour devenir entraîneur en Afrique du sud qui a échoué. Comme nous étions au début du printemps, j’ai recherché les pays où la saison commençait. Le Québec en faisait partie. J’ai envoyé des lettres et, à ma grande surprise, le Club de Montréal m’a répondu. J’ai fait une première saison, je suis revenu en France, puis je suis retourné au Québec l’année d’après, cette fois définitivement. Depuis, j’ai intégré la fédération, j’entraîne toujours l’équipe de Montréal, j’entraîne aussi celle de l’Université de Concordia et régulièrement, je vais à l’Université d’Harvard aux États-Unis donner des conseils techniques.

France-Québec  : En venant au Québec, quel univers rugbystique as-tu découvert ?

François Ratier : La différence majeure avec la France, c’est qu’ici, au Canada, le rugby est encore un sport intégralement amateur. Il n’y a pas d’aide publique et, comme ce sport n’est pratiquement pas télévisé, il y a très peu de partenaires privés. Nous comptons sur la Coupe du monde pour que les choses changent un peu de ce côté là.

France-Québec  : Mais alors qui financent le rugby au Canada ?

François Ratier : Les joueurs essentiellement. Jouer au rugby au Canada est pour eux un double défi, surtout à haut niveau. C’est un défi sportif, mais c’est aussi un défi financier. Ils payent leur voyage, prennent des congés, etc. Cela est vrai pour ceux de l’équipe nationale qui vont venir en France, mais aussi à l’intérieur du Canada, lors des rencontres entre les provinces, du fait des distances. Les équipes se privent ainsi de certains bons joueurs. C’est une question d’argent et certains n’ont pas les moyens de suivre.

France-Québec  : Pour revenir plus spécifiquement sur le Québec, qui joue au rugby ici ?

François Ratier : Le rugby a longtemps été, à Montréal, le sport des anglophones. La majorité des clubs le sont. Cela fait partie de la culture britannique. Ce n’est pas un hasard, si la meilleure province, et de loin, est la Colombie-britannique et qu’elle est suivie par l’Ontario et l’Alberta. Ce qui ne veut pas dire que les francophones du Québec ne pratiquent pas ce sport. Leur particularité est différente : ce sont principalement des joueurs français qui s’inscrivent. Ils apportent le goût de ce sport dans leurs bagages. Pour eux, c’est le moyen de se retrouver, de nouer des contacts, de s’intégrer plus rapidement dans la société québécoise. Les anciens joueurs professionnels qui arrivent ici le comprennent très vite. Ils savent qu’ils ne pourront pas en vivre, mais que le rugby leur permettra de trouver plus facilement un travail, un logement, etc. Nous sommes une grande famille et l’esprit de soutien qui règne sur les terrains se poursuit dans la vie. C’est vrai pour d’autres. Nous avons dans nos clubs des Argentins, des Néo-zélandais, des Australiens, etc. Il n’y a évidemment pas de ségrégation et certain français s’inscrivent dans des clubs anglophones.

France-Québec  : Mais alors, les Québécois francophones ne jouent pas au rugby !

François Ratier : Si bien sûr, et de plus en plus ! La fédération travaille dans ce sens. Mais il faut bien dire que, pour la majorité, le rugby est encore mal connu, voire pas du tout.

France-Québec  : Quelles images ont-ils de ce sport ?

François Ratier : Souvent, ce sont les mêmes clichés qui reviennent : côté pile, c’est « du football américain sans protection », « un sport de malade », etc. ; côté face, les gens connaissent la convivialité du rugby et les troisièmes mi-temps. Paradoxalement, le fait que ce sport ne soit pas connu est un avantage. Les jeunes n’ont pas d’a priori, pas de réserve. Il suffit de les faire pratiquer pour qu’ils voient le rugby comme un sport « fun ». Les éducateurs sportifs ont plus de réserve à enseigner le rugby. Ils l’imaginent violent. Mais, là encore, tout est une question de pédagogie et de pratique. Nous avons fait un gros travail auprès d’eux, notamment pour leur fournir des manuels de pratique dans un français correct, pour leur faire découvrir le jeu, les règles et les valeurs de ce sport et ses avantages pédagogiques. Et ça marche ! De plus en plus d’écoles intègrent le rugby dans leurs enseignements sportifs et de plus en plus de jeunes s’inscrivent dans les clubs.

Le fait de partir de rien, ou presque, nous donne un autre avantage. Nous pouvons mettre en place un encadrement bien formé, responsable et cohérent. Nous voulons éviter d’avoir des entraîneurs qui fassent n’importe quoi. Le rugby reste un sport de contact. Il faut éviter que des gamins se rentrent dedans n’importe comment, comme cela arrive parfois en France.

France-Québec  : Travailler avec les jeunes, c’est bien pour l’avenir. Mais pour développer ce sport au niveau des adultes, pouvez-vous compter sur des transfuges d’autres sports et, particulièrement du football américain que l’on imagine culturellement proche du rugby ?

François Ratier : Cela existe déjà. Dans les universités, certains joueurs viennent du football. Physiquement, rien à dire. Les problèmes sont plutôt d’ordre culturel et de philosophie de jeu. Si les deux sports sont historiquement liés, ils sont maintenant très différents. Le football américain est un jeu de séquences, attaques et défenses, où les joueurs ont des tâches précises à effectuer : un défenseur reste un défenseur, il sort du terrain lors des séquences d’attaques. Idem pour le quaterback. Tout est affaire de combinaison complexes définies à l’avance, il n’y a pas de place pour l’improvisation.

Au rugby, les joueurs restent normalement 80 minutes sur le terrain et le jeu ne s’arrête pas. Donc, même si les tâches sont définies au départ, les joueurs doivent s’adapter. Si un pilier se retrouve dans la ligne de trois-quarts, il devra assurer sa passe. Le jeu est donc plus ouvert, plus libre, et plus propice à l’improvisation et à la prise de risque. C’est à cela que les anciens joueurs de football américain doivent se former. Généralement, ils apprécient assez vite la liberté de jeu du rugby.

France-Québec  : Si l’on replace le rugby québécois dans son contexte canadien, quelle est sa principale caractéristique par rapport aux autres provinces ?

François Ratier : Comme j’ai commencé à le dire, nous avons une double culture rugbystique dans nos clubs. Ce que les autres provinces n’ont pas : l’Ontario ou l’Alberta ont un style très anglais, la Colombie-britannique – Pacifique oblige ! - joue plus à l’Australienne ou à la Néo-zélandaise. Ici, les clubs francophones jouent plutôt à la française, tandis que les clubs anglophones pratiquent un jeu plus anglais, voire irlandais ou écossais – en fonction des origines communautaire des clubs. Les rencontres entre clubs anglophones et francophones donnent souvent des petits France-Angleterre, France-Écosse ou France-Irlande. C’est très motivant pour les joueurs, ils confrontent leur style et la vieille rivalité franco-britannique permet de faire monter la pression avant les matches. Aujourd’hui, heureusement, cette vieille rivalité ne sort pratiquement plus des terrains. Les gens des deux univers se parlent et travaillent ensemble pour développer le rugby québécois, ce qui n’était pas forcément le cas par le passé.

France-Québec  : Entre ses deux cultures, quel est donc le jeu de l’équipe provinciale du Québec ?

François Ratier : Cela varie un peu en fonction de sa composition. L’équipe du Québec est souvent majoritairement anglophone, même si cela s’équilibre en fonction des années. Mais notre objectif est de créer un jeu québécois avec le meilleur de chaque style : la rigueur et la solidité du jeu anglais alliées à l’imagination et l’intelligence de jeu du style français. Nous souhaitons un rugby de mouvement et inventif façon Pierre Villepreux.

France-Québec  : Quels sont les défis qui vous reste à surmonter pour faire augmenter le niveau de jeu du rugby québécois ?

François Ratier : J’ai un scoop : notre principal problème reste l’hiver ! D’ailleurs, il n’y a qu’en Colombie-britannique, qu’ils n’ont pas ce problème. En Ontario, la fédération dispose d’équipements qui leur permet de palier. Chez nous, jusqu’à présent, les joueurs arrêtaient de jouer pendant 6 mois au moins. C’était catastrophique. Heureusement, l’année prochaine, notre nouveau partenariat avec l’Université de Concordia nous fera bénéficier, à l’année, d’équipement de pointe : salle vidéo, salle de musculation, terrain synthétique, etc. Une petite révolution pour nous !

France-Québec  : Avez-vous d’autres partenariats dans le monde du rugby ?

François Ratier : Oui. Logiquement, le rugby canadien est depuis longtemps en relation avec la fédération anglaise et, de notre côté, nous sommes aussi en relations avec la fédération française qui nous permet, par exemple, d’utiliser ses supports de formation. Mais, il nous en faut d’autres. Nous recherchons à nous jumeler avec un club français ou anglais. Un club parisien serait idéal du fait de la proximité des aéroports. D’une manière générale, il faut que nos joueurs se confrontent aux équipes européennes pour augmenter leurs performances.

France-Québec  : Nous pouvons donc imaginer assister à des France-Québec. Ce serait un chouette derby transatlantique.

François Ratier : Oui. Mais pas avec l’équipe de France professionnelle, du moins dans un avenir proche : leur niveau est beaucoup trop élevé pour nous. L’équipe provinciale a déjà rencontré l’équipe de France amateur… qui nous a sévèrement battus ! L’idéal serait qu’elle tourne en France pour rencontrer des équipes de fédérale 1, qui sont de son niveau. Pour cela, il faut que nos joueurs aient le temps et l’argent. De manière plus réaliste, je souhaite le faire, en 2008 ou 2009, avec une équipe provinciale bien préparée de moins de 20 ans. Ils sont généralement étudiants et ont du temps pour voyager. L’argent reste, toutefois, un problème : il nous faut des partenaires pour nous aider à diminuer les coûts…

France-Québec  : Tu penses-tu à France-Québec ?

François Ratier : Par exemple, votre réseau de régionales pourrait nous fournir le public…et nous héberger, ce qui serait déjà énorme ! La Société Générale qui est déjà un de nos partenaires ici, pourrait également nous aider.

France-Québec  : Pour conclure, comment vois-tu l’avenir du rugby au Québec ?

François Ratier : Je crois que 2008 va être une année zéro pour nous. Nous sommes vraiment en train de redémarrer quelque chose à la fédération. De fait, si le rugby est pratiqué depuis longtemps ici, il a décliné pendant 10 ans pour toutes sortes de raisons. La nouvelle équipe mise en place depuis trois ou quatre ans a redressé la barre et nous avons aujourd’hui une politique d’ouverture et de développement. Il faut savoir qu’il y a un réel potentiel pour le rugby au Québec, au Canada et, plus largement, en Amérique du Nord. La coupe du monde en France va mettre un coup de projecteur sur notre sport, en le télévisant un peu, surtout si l’équipe du Canada fait un bon résultat. À nous de savoir en profiter.

Une version abrégée de cet article est parue en 2007 dans le magazine de l’association France-Québec. Propos recueillis par Damien Froidurot.

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