Le dernier combat de Ken Hechler
Le vieil homme, les montagnes et les mines de charbon

Le lundi 30 août 2010 par Asteur-Amérique

Il y a des tonnes d’explosifs, des machines énormes. Les montagnes explosent et disparaissent. C’est une sorte de guerre. Quelques-uns résistent. [1] Ken Helster est de ceux là. Il a 96 ans, il est démocrate et part en campagne pour la candidature au poste de gouverneur de la Virginie occidentale. Son but, tout faire pour faire valoir sa cause : sauver les Appalaches.

Un chiffre est fondamental aux États-unis. Un peu moins de 50% de l’énergie électrique consommée par les Usaniens provient du charbon, largement devant le nucléaire et le gaz naturel, très très loin devant les énergies renouvelables, et le charbon vient des Appalaches. Ces montagnes anciennes en sont riches, très riches d’une houille très pure, et son extraction ne pose pas de problème : l’érosion ayant fait l’essentiel du travail, la houille se trouve dans les couches supérieures des montagnes. Nul besoin de creuser. Il suffit de faire tout exploser et de récolter ensuite. Les montagnes sont détruites. Les rivières sont polluées. Les hommes aussi le sont (pdf). Les glissements de terrain deviennent fréquents, emportant tout, les maisons surtout. Alors Ken Helster se bat.

De toute façon, il a fait cela toute sa vie. Né en 1914, à Roslyn, dans l’état de New York, il fait des études d’histoire à l’Université Columbia de New York. La Seconde guerre mondiale l’envoie en Europe où il couvre la guerre comme historien de combat. Il relatera bien plus tard la prise du pont de Remagen sur le Rhin. Il assistera au procès Nuremberg et aura, entre autres, à recueillir le témoignage de Hermann Goëring.

A son retour, il entre au service du président Truman jusqu’en 1953. Puis sa carrière universitaire l’amène à Huntington en Virginie occidentale au milieu des années 50. Un état qu’il ne quittera plus et dont il deviendra un politicien tenace, tant du point de vue fédéral que local. [2]

Démocrate libéral, [3] la Virginie occidentale lui va bien. État minier depuis longtemps, elle a une longue histoire ouvrière. Les mouvements socialistes, anarchistes, ou autres mouvements de gauche, y étaient très actifs dans la seconde partie du XIXe siècle et au début du XXe. De cette histoire, l’état conserve une habitude de vote majoritairement démocrate, même si les choses changent. C’est là, que Georges William Bush avait trouvé son petit peuple au début des années 2000.

Car la Virginie occidentale, c’est le charbon. Le mineur fait partie du sceaux de l’état. La majorité des emplois en dépendent. Il en sort 148 millions de tonnes par an [4]. La moitié des comtés ont des mines sur leur territoire. L’office du tourisme propose même un circuit pour découvrir le patrimoine minier et énergétique de la Virginie occidentale. De façon dérivée, il y a aussi le gaz naturel et les centrales électriques. Comme le clame Ken Helster, le charbon est roi en Virginie occidentale. Il gagne toujours.

Pourtant, il essaye depuis longtemps de contrôler cette industrie. Au milieu des années 60, il participe à l’élaboration de la Loi fédérale sur la salubrité et la sécurité des mines de charbon. Une des lois les plus contraignantes pour les exploitants de mines découvertes et souterraines. Elle permit, entre autre, à l’agence chargée de ces matières de procéder à plusieurs visites d’inspection par an. Elle imposa également des compensations financières pour les mineurs malades des poumons, suite à la respiration des fines poussières du charbon et incapables de travailler.

Mais aujourd’hui, l’enjeu de sa campagne est bien plus ambitieux, car il n’est pas possible de lutter contre les décapitations des montagnes sans mettre fin à l’exploitation pure et simple du charbon. Ce qui paraît complètement impossible, tant du point de vue énergétique que social. [5] Cela reviendrait à faire exploser le taux de chômage de l’état qui vient de doubler au cours de ces trois dernières années et, plus généralement, à priver l’Amérique d’une de ses sources d’énergie principales. En 40 ans, la production de charbon aux États-unis a tout simplement doublée.

En face, on ne s’y trompe pas. Le candidat républicain au poste de sénateur fait toute sa campagne sur les attaques d’Obama contre le charbon. John Rease milite [6] contre la taxe carbone et toutes les tentatives de l’administration fédérale d’entraver les industries minières et de faire augmenter artificiellement le prix de l’énergie pour préparer les Usaniens à son renchérissement inéluctable. Au milieu, le gouverneur Joe Manchin, démocrate lui aussi, mais beaucoup plus conservateur que Helster, est un peu coincé. Il essaye de maintenir la balance entre les mines et la préservation des montagnes, mais quand il intervient, comme le lui reproche Ken Helster, c’est toujours en défaveur des environnementalistes.

Dans ce contexte, la candidature de Ken Helster est-elle un simple baroud d’honneur ? Pas si sûr. L’industrie du charbon est puissante, mais les mouvements anti-charbon le sont aussi, de plus en plus, et Ken Helster n’est pas un débutant en politique. Il connait son sujet. Le Sierra Club, par exemple, le soutien. La plus ancienne des organisations des protections de l’environnement américaine, fondée en 1892, vient, par la plume de Bruce Nilles, directeur de la campagne « Au delà du charbon », d’annoncer la fin de règne du Roi charbon.

L’arrivée au pouvoir de Barack Obama et d’une administration moins pro-charbon que celle de George Bush et les actions des organisations militantes, bloquent la construction de nouvelles centrales et poussent celles qui existent vers une retraite anticipée. Dans l’état voisin du Maryland, le comté de Montgomery vient d’imposer de sa propre initiative et pour montrer qu’il est possible d’anticiper les décisions fédérales, de taxer le carbone au niveau local : une mesure qui vise essentiellement la centrale à charbon.

Ken Helster veut donc être la voie de ses concitoyens qui s’opposent à l’industrie. Lui, le vieil homme, être la voie de cette Amérique de demain. Il veut montrer qu’ils existent, qu’ils sont une force. Il veut leur léguer les plus vieilles montagnes d’Amérique. Plus concrètement, Helster a aussi des chances d’embarrasser Manchin en ralliant le vote des mécontents de la politique du gouverneur en place et pas uniquement sur les questions d’environnement.

À 96 ans, sourire aux lèvres, il n’y a pas à dire, Ken Helster a, lui, de l’énergie à revendre. Une énergie propre et pure, probablement celle de l’espoir, du bonheur de vivre, et dans cette époque incertaine, c’est peut-être le meilleur des arguments de vote.

Source de l’illustration : les photos de Ken Helster.

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Auteur :

Renart Saint Vorles est un coureur des bois numériques nord-américains.

Notes :

[2Pour l’anecdote, il entre en politique la même année que Robert Byrd, un autre élu de Virginie occidentale, qui aura lui aussi une longévité politique impressionnante : il passa 56 années au Sénat. Lire l’article de Corinne Lesle ici

[3élu à la Chambre des représentants, il sera le seul membre du Congrès à marcher au côté de Martin Luther King, à Selma, en 1965

[4La Virginie occidentale est le second état producteur de charbon aux États-unis, derrière le Wyoming qui en sort plus de 300 millions de tonnes par an. Pour des données plus précises sur l’industrie du charbon aux États-unis ; il faut consulter les pages de l’Agence d’information sur l’énergie

[5De fait, il serait possible de le faire en reprenant une exploitation souterraine des mines. Mais comme l’explique très bien l’article du Point, la décapitation des montagnes présente plusieurs avantages : elle permet de récupérer plus de charbon que les mines souterraines avec, en outre, moins de main d’œuvre. Revenir à des mines traditionnelles en puits aurait donc l’avantage, en sens inverse, de récréer de l’emploi dans ses contrées. Un argument qui n’est évidemment jamais mis en avant par les pro-charbon. La rentabilité des mines en serait probablement trop affectée.

[6Convoitant son siège au Sénat, il milite en digne successeur de Robert Byrd qui lutta toute sa carrière pour défendre l’industrie du charbon, notamment en bloquant la fermeture de la symbolique centrale à charbon qui alimente le Congrès en électricité. John Rease connait son sujet : il dirige les industries Greer qui possèdent principalement des mines de calcaire destiné à la production de béton, d’asphaltes, etc. Mais le groupe est également actif dans l’industrie de l’acier, de l’asphalte, de la houille, possède journaux et média, golf et exploite les beautés géologiques des grottes Seneca, à Riverton ... à deux pas d’une mines à ciel ouvert !


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