Keystone XL : une victoire écologiste
... mais pas la fin de la guerre

Le dimanche 13 novembre 2011 par Asteur-Amérique

Au lendemain de la manifestation de Action Haltes aux Sables bitumineux (Tar Sands Action) autour de la Maison blanche qui a réunit 12 000 personnes, il semble que Barack Obama ait compris le message des écologistes : l’autorisation de construction de l’oléoduc Keystone XL menace sa campagne et sa réélection.

Desmogblog, annoncait dès le 7 novembre que l’inspecteur général du Département d’état avait ouvert une « revue spéciale » concernant l’entreprise chargée, par le Département d’état, d’étudier les conséquences environnementales de l’oléoduc Keystone XL. Il y aurait conflit d’intérêts puisque cette entreprise compte, parmi ses principaux clients, TransCanada elle-même ainsi que d’autres entreprises pétrolières importantes. Depuis des mois, par ailleurs, les écologistes dénonçaient le copinage entre TransCanada, le Département d’état et plus précisément Hillary Clinton elle-même. L’un des hommes clefs de sa campagne présidentielle de 2008, Paul Elliott, est devenu négociateur pour... TransCanada !

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Une des vidéos particulièrement critique sur Hillary Clinton et les liens qu’elle entretient avec l’industrie pétrolière. Dans un style un peu similaire, un tableau plus nominatif montre les mêmes liens et les copinages dont elle est accusée : voir ici

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De fait, cette affaire dénoncée, entre autre, par le New York Times dans un article du 7 octobre, est montée d’un cran quand elle a été porté à la mi-octobre auprès de l’Inspecteur général du Département d’état par des membres du Congrès. Ce pavé dans la marre à mazout vient du Vermont et plus précisément du Sénateur Bernie Sanders, le seul sénateur usanien à se dire socialiste. Keystone XL est devenu l’un de ses chevaux de bataille ; mais il n’est pas le seul : ils sont 14 congressistes signataires. On retrouve à ses côtés le représentant de l’Oregon, Earl Blumenauer, l’un des principaux promoteurs du vélo et de l’usage du vélo dans les villes à la Chambre des représentants.

Le 10, la Maison blanche et le Département d’état confirmaient la nouvelle... mais avec une autre justification : la menace sur les Sand Hills du Nebraska.

Comme nous l’écrivions il y a quelques semaines (lire ici), elles sont au cœur du problème et probablement sa pierre d’achoppement. Ces collines sableuses sont un écosystème unique, avec des espèces uniques, un insecte notamment, qui abrite une ressource rare : l’aquifère Ogallala, une des plus importantes réserves d’eau douce des États-Unis. Le tracé actuel de l’oléoduc passant à travers menace de « rivières noires » cette ressource vitale pour deux millions de personnes et des milliers de têtes de bétail.
Au Nebraska, les écologistes et les éleveurs, souvent propriétaires terriens, ont fait alliance derrière Randy Thompson, pour barrer la route à TransCanada. L’homme en a les capacités ; c’est un cowboy plutôt massif.

La menace sur les Sand Hills est un problème tel que le gouverneur du Nebraska, Dave Heineman, un républicain pas particulièrement écologiste, avait écrit à la Maison blanche, à la fin du mois d’août, pour exprimer ces craintes sur les potentialités de pollution de la nappe phréatique. Dans un second temps, il a placé ce problème devant la Législature du Nebraska afin d’avoir le pouvoir de dérouter le tracé.

Les mouvements écologistes proclament donc leur victoire après plus de six mois de manifestations en tout genre, à Washington, dans le Nebraska ou ailleurs, notamment lors de chaque déplacement de campagne de Barack Obama. Une victoire car il y a quelques jours à peine TransCanada et l’industrie pétrolière ne manifestaient aucune crainte quant à l’obtention de ce permis d’ici la fin de l’année. Selon Action Sables bitumineux, les tuyaux étaient déjà près et TransCanada avait même commencé de creuser. L’entreprise a déjà investit plus de 1,7 milliards de dollars sur les 7 milliards prévus et elle doit livrer ces 900 000 barils de pétrole par jour le plus vite possible pour rentabiliser ses investissements. Cette nouvelle étude va lui coûter des millions de dollars et beaucoup plus encore si le tracé de l’oléoduc doit être revu, notamment dans le Nebraska.

Pour le président américain, si la décision est coûteuse, elle devrait avoir des conséquences et surtout un rendement politiques bien plus important. Le pour et le contre ont du être sérieusement peser. Elle va retarder l’autorisation de construction de l’oléoduc à une date ultérieure aux élections présidentielles de 2012. Selon le Réseau environnemental indigène, il faudra attendre 2013 pour voir le projet valider ou non. L’Inspecteur général du Département d’état va faire repasser le projet par toute une liste de bureaux comme celui de l’Économie, de l’énergie et des affaires commerciales, celui des Océans, de l’environnement et de la science, ou encore celui des Affaires de l’Ouest.

Barack Obama se décharge d’un poids et espère probablement regagner le soutien des écologistes pour une campagne qui s’annonce difficile, justement sur les thèmes écologiques. Il subira en retour les attaques des Républicains qui l’accuseront sans doute d’avoir privé les Américains des milliers d’emplois annoncés par TransCanada. Ce qu’ils vont faire de toute façon.

Le trou de mémoire de Rick Perry est là pour le prouver. L’agence qu’il a oublié de mentionner est celle de l’énergie, mais Mitt Romney lui avait suggérer l’Agence de protection de l’environnement (EPA). Les Républicains vont jouer une campagne très climato-sceptique sur fond de crise économique et sur le thème : relevons l’économie d’abord et on s’occupera de l’environnement ensuite. Une partition qui a déjà été joué - mais déjouée par les électeurs - lors des dernières Mid-terms en Californie. La protection de l’environnement et les réglementations en général sont désormais de plus en plus dénoncées par les Républicains, Tea Parties en tête, comme une entrave à la reprise économique. Nombreux démocrates ne sont pas en reste.

Les 20 000 emplois promis par TransCanada sont l’argument fort des défenseurs de l’oléoduc. La Chambre de commerce des États-Unis, par la voix de Thomas J. Donohue, son directeur, a déjà déploré que ce retard engendré par la nouvelle enquête allait mettre leur avènement en péril. Le contre-argument des écologistes consiste à relativiser. Ces 20 000 emplois sont essentiellement des emplois temporaires – le temps de la construction de l’oléoduc - et ils sont largement exagérés. À long terme, l’oléoduc ne devrait créer que quelques milliers d’emplois en contrat de longue durée.

L’autre argument économique, c’est l’augmentation des prix du pétrole et surtout l’indépendance énergétique des États-Unis. Dans le contexte général de raréfaction des ressources pétrolières, le pétrole canadien est un pétrole domestique. Le Canada ne risque pas, a priori, d’en priver les Américains...

Toutefois, les Chinois sont en embuscades. Par ailleurs, le projet Keystone XL doit acheminer le pétrole brut extrait des sables bitumineux afin qu’il soit raffiner sur les côtes texanes et probablement... exporter. C’était une des questions posées par les congressistes à l’Inspecteur général du Département d’état. Si, en effet, le prix du pétrole, en dehors du continent nord-américain, est plus intéressant que sur le continent, il n’y a aucune raison qu’il ne le soit pas. Pas sûr, donc, que ce projet soit une bonne affaire pour l’ensemble des Américains, même s’il l’est pour les compagnies pétrolières. Pour les écologistes, cela fait partie des mythes du projet Keystone XL.

Pour convaincre cependant, les défenseurs de Keystone XL - de TransCanada, en passant par le gouvernement canadien et les promoteurs du projet aux États-Unis (des routiers au frères Koch) - ont monté toute une campagne de communication autour de l’idée que le pétrole canadien est « éthique ». Plus éthique que celui que les États-Unis achètent aux Émirats arabes depuis des décennies.

Par exemple, le droit des femmes est devenu primordial : avec une mauvaise foi de haut vol, les défenseurs du projet et des sables bitumineux en général vendent aujourd’hui l’idée qu’il vaut mieux acheter du pétrole canadien parce que les femmes y sont plus libres qu’en Arabie saoudite. Elles votent. Ce n’est pas faux. Dommage qu’il ait fallu 50 ans pour s’en apercevoir ! [1]

Ainsi, alors qu’il faudrait changer le système, on fait feu de tout bois pour le maintenir. Comme l’explique cet article d’USA Today très en faveur du projet : dans un monde idéal, les Américains ne devraient pas construire un tel oléoduc parce qu’ils rouleraient tous avec des voitures électriques alimentées par des énergies renouvelables. Cependant, dans le monde réel, les Américains brûlent 19 millions de barils chaque jour et ils en importent 10 millions. Ainsi, USA Today démontre en négatif que dans le meilleur des cas, le pétrole albertain raffiné au Texas via l’oléoduc Keystone XL, ne représentera que 1/20e de la consommation journalière de pétrole aux États-Unis. On est très loin de l’indépendance énergétique ! Il faudrait que les Américains fassent d’énormes efforts en terme d’efficacité énergétique pour parvenir à ne consommer que le pétrole canadien, d’Alberta ou d’ailleurs.

La création du monde idéal où les Américains seront libérer de la tyrannie du pétrole, pour reprendre les termes de Barack Obama lui-même, ne se fera donc pas si les Américains continuent d’investir massivement dans un modèle énergétique et économique inexorablement dépassé.

Tout cela, Barack Obama devrait pouvoir être en mesure de le prouver aux électeurs usaniens, mais il a probablement trop tardé, trop tergiversé, pour être crédible et ce n’est pas les avancées sur la consommation des moteurs, argument avancé dans le communiqué de la Maison blanche, qui vont réellement changer les choses de ce point de vue.

Ce qui était possible en 2008 ne l’est plus aujourd’hui. Après des mois de luttes, les écologistes ne vont pas lui donner un blanc-seing sur cette question comme sur toutes les questions d’environnement d’ailleurs. Les Amérindiens du Réseau environnemental indigène, qui se bat des deux côtés de la frontière et contre plusieurs oléoducs, mettent leurs militants en garde : ce retard est une bataille de gagnée, mais ce n’est certainement pas la fin de la guerre.

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Auteur :

Renart Saint Vorles est un coureur des bois numériques nord-américains.

Notes :

[1En réponse au pétrole éthique, les écologistes ont créé American4OPEC (Américains pour l’OPEP), une organisation satirique qui prétend défendre la relation privilégiée qu’entretiennent les États-Unis et les Émirats Arabes Unis depuis 50 ans


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