Cartographie et statistiques de l’emploi aux États-unis

Le mardi 12 avril 2011 par Asteur-Amérique

À l’heur des grandes manifestations à travers tous les États-unis pour la défense des conventions collectives des employés du public et, plus largement, pour la défense de la classe moyenne usanienne, à l’heur également où le taux de chômage commence à montrer des signes d’affaiblissement, les statistiques du Bureau du travail (Bureau of Labor Statistique), présentées grâce à une application de cartographie interactive, permettent de répondre sur le long terme à la question : que sont les emplois américains devenus ?
 [1]

Ces statistiques cartographiques sont celles du Recensement trimestriel de l’emploi et des salaires au niveau des états et des comtés (Quaterly Census for Employment and Wage - QCEW). Elles ventilent les variations de l’emploi à la fois géographiquement et en fonction des domaines d’activités. L’image de la situation de l’emploi est donc beaucoup plus précise que celle du simple taux de chômage. On peut savoir qui embauche - et qui n’embauche pas ou plus - et où ?

Peut-être à cause de cette plus grande précision, les données sont publiées avec un peu de retard, celles du troisième trimestre de 2010 (septembre) viennent seulement d’être mise en ligne. Des mois de retard qui ne sont pas très graves dans la mesure où, par exemple, le tissu industriel ne se reconstruit pas en un mois. En outre, il est possible de se faire une idée des évolutions longues des secteurs : les données cartographiques sont disponibles depuis 2001.

Des emplois à nouveaux en croissance... relative.

Si l’on regarde ces cartes à l’échelle des États-unis et tous secteurs confondus, il est indéniable qu’au troisième trimestre 2010 l’emploi repart après deux années (2008 et 2009) très difficiles [2]

En septembre 2010, donc, sur les 50 états, deux tiers affichent des taux de variations positifs, contre moins d’une dizaine en juin et un seul, le Dakota du nord, en mars de la même année. On remarque une amélioration plus marquée pour le Nord-Est et le Midwest. Le Sud a une croissance beaucoup moins vive à l’exception du Texas et l’Ouest est à la traine.

Seulement, il faut beaucoup relativiser ces chiffres. Les taux de croissance, même positif, ne sont pas très rapides. La plupart des états qui gagnent des emplois se situent en dessous des un pour cent de croissance. Moins d’une dizaine d’états dépassent ce seuil et un seul, le Dakota du Nord se démarque réellement, avec ses 3,4 % de croissance devant le Texas et le Michigan (1,5%). En volume, la situation est un peu différente, le Nord-Est et le Midwest - les états peuplés du sud des grands lacs - créent le plus d’emplois. Le Texas se démarque lui aussi dans le Sud comme la Californie dans l’Ouest - qui reste une région de faible création d’emplois. Avec plus de 120 mille emplois créé, le Texas est cependant, et de loin, l’état le plus dynamique [3]

Relativiser consiste aussi à prendre du recul. En février 2011, par exemple, la région de la ville de New York a gagné 42 000, ce qui représente un gain de 0,5% par rapport à février 2010. Les cartes se font l’écho de ces changements. En revanche, elles ne montrent pas - pour cela il faut regarder les graphiques états par états, comtés par comtés, etc. - que la région compte 342 700 emplois de moins qu’en 2008 !

Les bonnes mines de l’Amérique

Pour la production (le secteur secondaire), les mines et l’exploitation des ressources naturelles - l’exploitation forestière [4] - reste l’unique secteur créateur d’emplois à l’échelle nationale. Le Dakota du Nord est d’ailleurs l’exemple type : seuls les forages pétroliers dans l’Ouest de l’état expliquent ses taux de créations d’emplois positifs et parmi les plus élevés du pays [5]. Avec la reprise relative [6], de plus en plus d’états retrouvent des taux de croissance positifs dans ce secteur. Les deux autres, constructions et industries, en revanche, continuent de plonger, sauf exceptions.

Construction, laisse béton !

Le secteur du bâtiment continue de perdre des emplois dans la plupart des états. Il est en crise depuis l’éclatement des « crédits pourris », il y a trois ans. Au troisième trimestre de 2010, seul le Michigan, la Virginie occidentale et l’Alaska, affichent à nouveau des taux de croissance vraiment positif par rapport à 2009. Delaware (1,1%), Oklahoma (0,8%) et Mississippi (0,4%) n’enregistre qu’une faible reprise. Partout ailleurs, donc, la situation s’aggrave par rapport à 2009, et particulièrement en Californie et en Floride [7]

L’industrie, c’est finie...

L’industrie est dans une situation identique, en moins pire. La crise, mais surtout les délocalisations massives depuis 10 ans, font que l’industrie ne crée des emplois nulle part, hormis au cœur de la vieille Rust belt [8] - Michigan (5%), Indiana (3,7%), Ohio et Wisconsin (1,6%) sont les états les plus dynamiques de ce secteur (voir graphique ici). Un certain renouveau proclamé par la dernière publicité de Chrysler pour le Superbowl 2010, revalorisant Détroit, la ville moteur, grâce à l’enfant du pays, Eminem.

... ou presque

Une renaissance relative dans une région qui revient de loin. Le Midwest et le Nord-Est n’ont pas vraiment connu de taux positif depuis le début de la décennie, y compris pendant les années 2004-2005 où l’essentiel des emplois industriels fut créé à l’Ouest. La déliquescence de la ville de Détroit ne s’explique pas autrement. La reprise ici est donc très relative.

Pour prendre quelques exemples plus précis - et prendre la mesure du désastre -, de 2001 à 2009, le Michigan est passé d’un peu plus de 800 000 emplois dans l’industrie à 450 000 environ, l’Ohio de 950 000 à un peu plus de 600 000, l’Indiana, d’un peu plus de 600 000 à moins de 450 000, etc.

En résumé, ces cartes et ces courbes confirment et précisent la tendance connue par ailleurs : les États-unis perdent leurs cols bleus et les biens manufacturés viennent d’outre-mer. Ceux qui restent travaillent à l’exploitation du sous-sol. Les autres doivent travailler dans les services où la situation n’est pas moins contrastée.

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Les cartes ci-dessous présentent une « photographie » de la situation de l’emploi au second semestre 2010 dans le secteur de la production.

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Les cols blancs

Globalement, les services tendent aussi à revenir à des taux de croissance positifs, avec une reprise plus forte, dans l’ensemble, dans le Nord-Est et le Sud. Midwest et Côte Ouest ont des performances meilleures en volume. Dans les deux cas, en revanche, l’Ouest continue de perdre des emplois dans ce secteur.

La nomenclature est cependant plus complexe [9] que la précédente : les services sont ventilés au sein de huit catégories différentes, elles même assez disparates.

Néanmoins, ces cartes donnent certaines indications sur les secteurs en croissance, ceux toujours en perte de vitesse et ceux dans une situation intermédiaire.

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Les cartes ci-dessous présentent une « photographie » de la situation de l’emploi au second semestre 2010 dans les services.

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Une finance en crise profonde...

Les « activités financières » sont le premier secteur à ne pas être sorti de la crise, surtout en Californie. Chose normale, car les statisticiens-cartographes du Bureau du travail classent, sous cette appellation, les activités de finances et d’assurance proprement dite et les activités immobilières (ventes de bien, location, etc.). Des activités en pleine crise. Les taux sont négatifs dans tous les états - hormis la Louisiane, le Dakota du Nord et l’Alaska - et plus fortement dans l’Ouest et dans le Sud. Il y a plusieurs raisons à cela.

Beaucoup de banques usaniennes n’ont pas résisté à la crise financière. Le Wall Street Journal a mis en ligne une carte chronographique des faillites bancaires, mise à jour tous les mois depuis janvier 2008. En mars 2011, 345 faillites sont recensés contre « seulement » 180 en janvier 2010. Les faillites continuent et s’accélèrent.

Quand on compare les cartes du Bureau du travail avec celle du Wall Street Journal, elles se recoupent bien évidemment. Les états les plus touchés par les faillites - Californie, Oregon et Washington, Floride et Georgie, Illinois [10] - sont aussi ceux qui affichent les plus importantes pertes d’emplois dans ce secteur et parfois les courbes chutes très brusquement.

... et ses conséquences immobilières.

Mais crise financière et crise immobilière étant liées, ce sont aussi dans ses états où les saisies immobilières ont été les plus importantes. Les états les plus touchés sont la Californie, la Floride, le Nevada et l’Arizona - les nouveaux propriétaires voulaient profiter du soleil. La Rust Belt l’a été également, notamment le Michigan [11] où les faillites bancaires sont aussi importantes [12]. Il n’est donc pas étonnant que ce secteur des services perdent des emplois massivement depuis 2007.

La crise en héritage

Parmi les services en crise, l’« information » - presses, éditions, industries du disques, de l’internet et des télécommunications - ne repart essentiellement que dans le Nord-Est et en Louisiane [13]. Ce secteur étant un peu particulier car, comme l’industrie, il a son histoire propre : il est « en crise » depuis au moins le milieu de la décennie et la plupart des états - Californie, Texas, Oklahoma, Illinois, New York, Massachussetts, Connecticut, Pennsylvanie, Kansas, Nouveau Mexique et même la Louisiane - affichent des courbes décroissantes depuis 10 ans [14].

Conjoncture, mon amour

Le dernier secteur à connaître des difficultés est celui du commerce, des transports et des fournisseurs d’énergie, d’eau, de gaz, etc. Une diversité assez peu lisible, ce regroupement est trop hétéroclite. Il est difficile, par exemple, de savoir si la « reprise » [15] qui se manifeste dans le Nord-Est principalement, est imputable au commerce, à la fourniture d’électricité, de gaz ou aux entreprises de transport. Au passage, on mettra dans cette catégorie « illisible », la classe des « Autres services » qui vont de la réparation d’automobile, aux activités religieuses, en passant par l’électronique de précision. Les variations de ce secteur à l’aune de la décennie sont également variables, certains états ont connu une croissance continue, pour d’autres elle fut très rapide (Colorado) Dans les deux cas, une chute se dessine à partir de 2007-2008. D’autres enfin enregistrent des baisses constantes depuis 10 ans.

On peut tenter cependant d’affiner la lecture du secteur des commerces, transports en comparant avec la catégorie, plus précise, des loisirs et de l’hôtellerie. Le long d’une diagonale qui va du Maine au Texas, ainsi que dans l’Ouest, la reprise est sérieuse au troisième trimestre de 2010 et confirme la tendance des trimestres précédents. Théâtres, musées, bars, hôtels, casinos, restaurants, montrent que les Américains ont vraisemblablement recommencé à sortir et à consommer. Logiquement, les commerces devraient en bénéficier.

Enfin, en regardant l’évolution de l’emplois de ces deux secteurs état par état, il apparait globalement qu’ils étaient en croissance soutenue depuis le début des années 2000. À partir de 2007, les courbes stagnent - dans le meilleur des cas - soit chutent, dans certain état, jusqu’à retrouver une situation proche de celle des 2001-2002. Ces secteurs sont très sensibles à la conjoncture [16] et ils devraient repartir si la reprise se confirme .

Le cœur des services américains, en terme d’emplois, n’est cependant pas là. Les seuls à réellement créer des emplois, à l’échelle du pays, sont les services aux entreprises et aux professionnels et, surtout, l’éducation et la santé.

Les services aux entreprises et aux professionnels - juristes, agent de sécurité, recherche et développement, organisation de voyages, etc. - ont logiquement marqué le pas en 2008, 2009, et les premiers trimestres de 2010. Les taux de croissance positifs du troisième trimestre, à peu près homogènes à l’échelle du pays, indiquent la reprise de l’économie américaine : les entreprises font généralement appel à ce genre de services avant les autres. Dans le détail, ce secteur est aussi sensible à la conjoncture que les deux précédents ; comme eux, il avait globalement connu une période de croissance soutenu du début des années 2000 à 2007.

L’école et la santé, c’est élémentaire.

Même au plus fort de la crise [17], en revanche, l’éducation et de la santé continuaient de recruter et recrutent encore. Les croissances les plus fortes étant principalement dans l’Ouest.

Au regard de ces cartes et graphes, il n’est pas étonnant que l’éducation, et donc les employés des services publics, soient devenus le premier employeur des États-unis. Le rôle contra-cyclique des écoles et des hôpitaux est, ici, indéniable. Ces secteurs n’ont pas pu tenir aussi bien et continuer à créer des emplois sans financements publics. Autrement, ils auraient logiquement perdu des emplois au cours des trois dernières années et ce n’est pas le cas.

La tendance est cependant plus longue encore, car les créations d’emplois dans ce secteur sont généralement forte et régulière depuis 10 ans au sein d’à peu près tous les états.

En conclusion, les États-unis tendent à vivre essentiellement sur deux secteurs en croissance, en ce début de nouvelle décennie, et dans lesquels elle puise la plupart de ses emplois : les mines et l’exploitation des ressources naturelles, pour la production, l’éducation et la santé, pour les services. Excepté que les créations d’emploi en volumes sont largement supérieures et plus régulières ces dernières années dans les services d’éducation et de santé que dans la production. Tous les autres services ayant, dans bien des cas, perdu avec la crise, tous les emplois créés pendant les années 2000, voire bien avant.

Une situation intenable au demeurant car l’éducation et la santé ne se suffisent pas à elle-même. Elles sont largement financées par les autres secteurs. Les coupes sombres dans les budgets ou la suppression des conventions collectives ne résoudront vraisemblablement rien. Des politiques sérieuses de relances de la production industrielle seraient bien plus efficaces. Les services suivraient.

Ce petit survol n’épuise pas le sujet ni l’outil de cartographie interactive et chronographique qu’est le Recensement trimestriel de l’emploi et des salaires au niveau des états et des comtés. Comme son nom l’indique, il est possible d’aller plus loin en affinant l’analyse au niveau des comtés, en montrant des zones transfrontalières - les champs de pétrole du Dakota du Nord bénéficient aussi à certains comtés du Montana, avec des comparaisons dans le temps, ou d’évolution des salaires. À explorer sans modération.

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Auteur :

Renart Saint Vorles est un coureur des bois numériques nord-américains.

Notes :

[2Voici en note un accès direct aux cartes cités. Les couleurs choisies - les cartes sont personnalisables de ce point de vue - sont un dégradé de gris pour les données négatives et un dégradé d’orange pour les positives. Pour les cartes suivantes les taux de croissances sont données non pas d’un trimestre sur l’autre, mais en comparaison avec le même trimestre de l’année précédente.

2008 : Trimestre (T)1, T2, T3,T4

2009 : T1, T2, T3, T4

Ci-dessus, les cartes expriment les variations d’une année sur l’autre (en %), mais il est aussi possible de leur faire exprimer les volumes. Par exemple, le troisième trimestre de l’année 2009

[3Il faut regarder, pour s’en rendre compte, les graphiques associés aux cartes

[4À part ce secteur, l’agriculture n’apparait pas dans les données des cartes. Elle n’est pas comprise dans les « supersecteurs »

[5Le Dakota du Nord est aussi un état peu peuplé dans lequel il est plus « facile » qu’ailleurs d’avoir des taux positifs ; les cinq mille emplois créés dans l’état représentent un taux de croissance bien supérieur à celui des dix mille emplois créés en Californie, par exemple

[6Dans la mesure où ces taux sont des comparaisons de trimestre d’une année sur l’autre, les trimestres de 2010 sont comparés aux trimestre de 2009, l’année noire de la crise en terme de création d’emploi.

[8la zone de la rouille, région dénommée ainsi à cause de ses usines abandonnées

[10On peut remarquer une évolution de l’emploi dans ce secteur sous la forme d’une courbe en cloche à l’échelle de la décennie, comme en Californie, dans le Montana, ou mieux encore en Floride, au Texas, Washington et Montana, par exemple, ou le niveau d’emploi a, en 2 ou 3 ans chuté au niveau qu’il avait en 2000-2001, voire 2004-2005 dans certains cas. Dans ces états, la bulle immobilière et financière était manifeste. Pour des états comme l’Illinois, en revanche, la chute est vraiment brutale car le niveau d’emploi était stable. Dans le Michigan ou dans l’Ohio, la situation est encore différente. Ces états sont en perte de vitesse depuis le début de la décennie, la crise n’a fait qu’accélérer les choses.

[11 La crise de ce secteur est cependant un peu plus ancienne, elle commence en 2005 dans la Michigan.

[13La Louisiane avec un taux de 6,9% de croissance par rapport à 2009 est le plus important des états continentaux. Seul Hawaï fait mieux avec 26% de croissance.

[14Il y a quelques exceptions comme l’état de Washington

[15Les taux de croissance sont inférieur à 1%

[16La Louisiane et le Mississippi, par exemple, ont connu des baisses importantes dans ce secteur après Katrina et Rita.


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